Helēna Sorokina, mezzo-soprano : « Chanter, c’est un acte de liberté »
Entretien
Dans sa toute nouvelle œuvre, La nuda voce, la compositrice italienne Francesca Verunelli brouille les frontières entre voix et instrument jusqu’à faire naître d’étonnantes illusions acoustiques. La mezzo-soprano Helena Sorokina nous partage ses premières impressions sur cette création aux multiples résonances et dimensions, à découvrir le 21 mai à la Philharmonie de Paris.
Helena, comment avez-vous rencontré Francesca et son travail ?
C’est toute une histoire. Nous nous sommes rencontrées à l’été 2023 au Festival Impuls, où elle était tutrice en composition et moi tutrice pour un ensemble vocal. Je lui avais dit que ce serait formidable de travailler ensemble. En mars 2024, elle m’a appelée pour me proposer de participer à la pièce et j’ai dit oui tout de suite. Pour moi, Francesca est l’une des forces vives de la musique contemporaine, par la puissance et à la fois la délicatesse de sa musique. Je suis totalement fan de son travail.
Quelle a été votre première impression de cette nouvelle et grande œuvre ?
J’ai déjà chanté la deuxième partie de ce grand cycle dans une version de musique de chambre donc je sais un peu à quoi m’attendre, mais je ne l’ai pas encore entendue avec le grand ensemble. Nous venons de répéter la troisième partie pour la première fois. C’est déjà très puissant, et je pense que cela va encore se développer dans les prochains jours.
La deuxième partie parle de la perte de la voix, et la troisième de sa reconquête. Cela peut prendre un sens à la fois littéral – je sais ce que c’est que de ne pas pouvoir parler ou chanter pendant un an – mais aussi politique.
La troisième partie est très symbolique à ce sujet, surtout quand, à la fin, tout le monde se met à chanter. En musique contemporaine, les instrumentistes et le chef utilisent parfois leur voix, mais rarement tous ensemble. Ici, c’est vraiment impressionnant. Pour moi, pouvoir utiliser sa voix en public, parler ou chanter pour les autres, c’est un acte de liberté.

En quoi est-ce différent de ce que vous interprétez habituellement ?
En musique contemporaine, je chante beaucoup de choses différentes. Dans cette pièce, Francesca traite la voix de façons très variées : parfois je suis une vocaliste, parfois je suis un instrument. Cela crée une illusion acoustique où le public ne peut pas vraiment savoir qui chante, ni même si quelqu’un chante. C’est un traitement de la voix qui demande une précision extrême et exige à la fois beaucoup de fragilité et beaucoup de puissance. Nous, les chanteuses, ne sommes pas toujours en train d’utiliser notre voix, mais nous sommes actives en permanence. C’est un peu comme un décathlon : il faut être rapide, tout en gardant de l’énergie pour toutes les disciplines. C’est un travail très exigeant mais qui me tient profondément à cœur.
Photos (de haut en bas) : source Helena Sorokina / © Ensemble intercontemporain
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