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Johanna Vargas, soprano : « j’aime prendre des risques »

Entretien Par Jéremie Szpirglas, le 12/05/2026


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abituée des partitions les plus exigeantes de la création contemporaine, la soprano colombienne Johanna Vargas fait de la prise de risque un véritable moteur artistique. Membre des Neue Vocalsolisten Stuttgart depuis 2019, elle retrouvera le 21 mai l’Ensemble intercontemporain dirigé par Pierre Bleuse, à la Philharmonie de Paris, pour créer La nuda voce de la compositrice italienne Francesca Verunelli, une œuvre qui explore la voix au plus près de sa matière physique. Rencontre avec une chanteuse pour qui souffle, fragilité et expérimentation ouvrent de nouveaux territoires d’écoute.

Johanna, comment avez-vous rencontré Francesca Verunelli ?
C’était à l’occasion de la création de sa pièce Songs and Voices, avec les Neue Vocalsolisten, l’ensemble C-Barré. Elle est venue travailler avec nous pour une série d’ateliers d’improvisation, au cours desquels elle a exploré de nombreuses possibilités pour la voix. Quelques semaines plus tard, elle m’a envoyé un duo pour voix et guitare – une chanson écrite pour sa sœur, hélas décédée prématurément. C’était une pièce très personnelle, qui dégageait un sentiment tout à la fois de délicatesse et de puissance, d’intimisme et de ludique, d’exigence et de grande liberté. Francesca y explore la voix comme une sorte de chant qui habite le corps et précède la parole – ce qui relie d’une certaine manière cette pièce à La nuda voce.

Comment avez-vous travaillé sur cette nouvelle œuvre ?
Pour ce projet, nous avons travaillé différemment, principalement par enregistrements et messages vocaux, car nous sommes toutes deux très occupées et vivons loin l’une de l’autre.
Francesca m’a posé des questions très précises sur ma voix. C’était différent de notre précédente collaboration. Cette fois, elle souhaitait se concentrer plutôt sur l’origine physique de la voix — sa fragilité, ses limites et la production sonore brute. Elle m’a donc demandé quelle tessiture me semble la plus confortable, quand j’utilise le vibrato, la manière dont je module les nuances et les durées des notes tenues dans les extrémités de mon ambitus. On y a ajouté des quarts de ton, du souffle ou de la friture dans la voix, du vibrato, lent ou rapide, jouant jusque sur la qualité du son lui-même. Elle m’a parue particulièrement intéressée par l’identification du moment précis où l’on perçoit les cordes vocales en train d’entrer en vibration pour produire des fréquences, et la façon dont ce processus physique devient notre perception même du vocal.
La nuda voce exige des trésors de concentration, de sérénité et de calme. L’acoustique de la salle de concert est également primordiale pour obtenir les effets recherchés, car ceux-ci reposent en grande partie sur des détails sonores subtils et délicats. Mais, d’une manière générale, j’aime prendre des risques.

À quoi le public doit-il s’attendre avec La nuda voce ?
La nuda voce invite l’auditeur à percevoir la voix à sa source – souffle, vibration, instabilité – et à suivre son évolution entre fragilité et intensité : la manière dont le son apparaît, disparaît et se métamorphose dans l’espace. Voix et ensemble s’influencent mutuellement au seuil de l’émergence, là où le souffle devient vibration, et où la vibration devient son. Dans ce contexte, l’union de toutes les voix présentes sur scène donne naissance à un moment singulier et non-reproductible – un acte où le silence est rompu et où une voix collective prend forme.

Photos : source johannavargas.net