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« Sirènes » de Philippe Schœller : deux bassons en immersion.

Entretien Par Jéremie Szpirglas, le 22/04/2026

C’est une rencontre musicale inédite que propose l’Ensemble intercontemporain le 24 avril à la Cité de la musique : deux bassons réunis dans une création concertante de Philippe Schoeller : Sirènes. Une formation rarissime, portée ici par les deux bassonistes de l’EIC, Marceau Lefèvre et Paul Riveaux, qui explorent toutes les facettes de l’instrument, du souffle le plus profond aux élans les plus virtuoses. Entre complicité, défi technique et imaginaire fantastique, les deux solistes nous ouvrent les portes de cette nouvelle œuvre aussi singulière qu’envoûtante.

Comment ces Sirènes sont-elles nées ?
Marceau Lefèvre : Lors de nos échanges avec Paul Riveaux après mon entrée à l’Ensemble, l’idée d’une commande concertante pour deux bassons nous a beaucoup séduits. Dans le répertoire existant, on ne retrouve ce format qu’une fois : le Concerto pour deux bassons en Fa Majeur de Jan Krtitel Vanhal, et c’était il y a plus de deux siècles ! Paul a tout de suite pensé à Philippe Schœller, et j’ai eu beaucoup de plaisir à me plonger dans sa musique.
Paul Riveaux : J’avais déjà eu le plaisir de jouer quelques très belles œuvres de Philippe, dont Feuillages et Volubilis. L’idée d’écrire une pièce concertante pour deux bassons et ensemble lui a plu, d’autant que cette possibilité se représentait enfin à nouveau. Jusque-là, en effet, depuis le départ de Pascal Gallois, le pupitre de bassons avait été orphelin pendant plusieurs années.
M.L. : Les échanges ont été très fluides et sympathiques, Philippe est un fin connaisseur de l’instrument et il déborde d’imagination.

Son écriture pour le basson présente-t-elle des défis particuliers ?
P.R. : Les lignes flirtent le plus souvent avec l’aigu et le suraigu, avec beaucoup de notes tenues dans ces registres, ce qui exige une bonne condition physique. Il y a aussi plusieurs passages très vifs et volubiles, surtout legato, ce qui donne un caractère fluide et aquatique.
M.L. : C’est en effet, comme le dit Paul, une pièce très exigeante physiquement. C’est aussi une pièce très difficile pour le matériel, car les anches doivent vibrer dans tout le registre, du plus grave au suraigu.

Les deux parties de basson sont-elles interchangeables ou a-t-il destiné chaque partie à l’un de vous deux ?
P.R. : Les parties sout interchangeables mais, avec l’accord de Marceau, j’ai souhaité jouer le premier basson, car il monte moins (haut) dans le suraigu…
M.L. : Paul a pourtant un aigu magnifique — les auditeurs pourront s’en rendre compte. Pour ma part, j’espère pouvoir atteindre les Fas aigus (une quarte au-dessus du mythique solo de l’ouverture du sacre du printemps) exigés par la partie de second basson.

Quel genre de dialogue s’établit entre vous deux et, de manière concertante, avec le reste de l’ensemble instrumental — sachant les bassons sont en miroir acoustique et scénique, l’un à jardin, l’autre à cour, associés chacun à un groupe instrumental ?
P.R. : L’œuvre est d’un seul tenant, comme une grande fresque. Les deux bassons jouent souvent à l’unisson ou « presque ». Ils dialoguent, se répondent, se fondent, se frottent, s’entremêlent, font écho l’un à l’autre, dans des atmosphères tour à tour lyriques et impressionnistes, plongeant parfois brusquement dans les profondeurs obscures.
Les deux groupes instrumentaux sont la plupart du temps très présents, ce qui sera un réel défi pour nous, si nous ne voulons pas être complètement noyés et engloutis par les flots, ou disparaître derrière les rochers… En effet les sirènes (du titre) seront toujours présentes, mais pas toujours visibles, et leur chant se perdra sans doute quelque fois dans le bruit des vagues… À nous d’enchanter, d’envoûter les auditeurs, jusqu’à les faire « sombrer dans un chaos d’orientation » et que « leurs navires se fracassent sur les récifs », comme l’écrit Philippe Schœller dans sa préface à la partition.
M.L. : La spatialisation pensée par Philippe permet d’ajouter une dimension acoustique à l’œuvre et de créer de nouvelles couleurs. Le plus grand défi pour le basson sera, comme le dit très justement Paul, de ne pas être engloutis par les dialogues avec l’Ensemble.

On sait l’attrait qu’exerce l’opéra sur Philippe Schœller, même dans ses pièces instrumentales : est-ce que cet imaginaire a un impact sur votre jeu ou votre approche de la pièce ?
M.L. : Lorsque j’ai rencontré Philippe Schœller pour la première fois, en mars 2025, il m’a parlé du Ring de Wagner. Il était en pleine composition et semblait très porté vers le chant. Il se dégage de sa partition un lyrisme profond, appuyé par exemple par des indications spécifiques de vibrato. Philippe exploite pleinement les capacités expressives de l’instrument.
P.R. : Il était vraiment attiré par cette idée du chant, et m’a d’ailleurs cité un opéra de Rameau (Hippolyte et Aricie, je crois) dont la musique le passionne. Ça ne pouvait pas mieux tomber, Marceau et moi sommes très attachés au lyrisme et à l’expressivité de notre instrument.

Photos (de haut en bas) : 1 et 2 ©  Sandrine Expilly / © Anne-Elise Grosbois