Afficher le menu

Lara Morciano : proposer une expérience immersive en relation avec la lumière.

Entretien Par Jéremie Szpirglas, le 10/04/2026

Le 24 avril à la Cité de la musique, la création de Nubis Æthyra s’inscrit au cœur d’In Between Spaces, une soirée au cours de laquelle la musique déborde du cadre du concert pour investir pleinement l’espace. Conçue par la compositrice italienne Lara Morciano en dialogue avec l’artiste visuel  numérique Thomas Köppel, cette nouvelle œuvre propose une expérience sensorielle où sons, lumières et projections redessinent les contours de l’écoute. Une immersion vivante, pensée comme un environnement en transformation constante.

Votre pièce s’intitule Nubis Æthyra, un titre qui mêle un mot d’origine latine et un autre d’origine grecque : pourquoi et de quelle manière est-il pertinent s’agissant du projet musical ?
C’est une simple fantaisie de ma part, qui témoigne toutefois de mon intérêt pour l’hybridation des racines latines et grecques dans mes titres. D’un point de vue strictement sémantique, ce titre renvoie à l’imaginaire des nuages : leur volatilité et leur mobilité, leurs formes instables en constante transformation, oscillant entre opacité et transparence, leur directionnalité et leur concentration/agglomération, leur dispersion et suspension. Cette matière mouvante exprime aussi une tension avec des qualités de lumière, de clarté et d’énergie, comme le suggère le contraste entre Nubis – le brumeux, l’insaisissable – et Æthyra – qui rappelle le grec aithēr, l’« ether », ou le ciel pur et lumineux.

De quelle manière s’inscrit-elle dans votre parcours de compositrice ?
L’œuvre se déploie comme une exploration de l’espace, où écriture instrumentale, lieu d’écoute et lumière entrent en résonance, se répondent et se transforment. Elle s’inscrit dans la recherche d’une dimension architecturale de la composition, où les interactions entre les paramètres sonores, spatiaux et visuels participent pleinement de la construction de la forme de l’œuvre.
Le dispositif instrumental repose sur une répartition des musiciens en plusieurs groupes situés dans différents points de la salle. L’écriture spatialisée dialogue avec le lieu, révélant une architecture en mouvement, faite de résonances, distances, trajectoires sonores mouvantes tracées par les instruments tout en créant des perspectives d’écoute changeantes.
Il s’agit de ma première expérience approfondie en relation avec la lumière, qui amplifie ces dynamiques et participe à produire une perception immersive pour le spectateur, tout en s’adaptant aux spécificités et contraintes techniques propres à la salle de la Cité de la musique.


Justement, pendant la composition, avez-vous gardé à l’esprit le contexte de la création de l’œuvre, c’est-à-dire cette soirée In Between Spaces, et la pensée de la lumière et de l’espace pour laquelle vous avez collaboré avec Thomas Köppel ?
Dès les premiers échanges avec Pierre Bleuse autour de cette nouvelle œuvre, l’idée s’est imposée d’une expérience immersive, où musique, lumière et vidéo forment un tout indissociable, dans une démarche visant à dissoudre les frontières entre la scène et la salle, entre l’écoute et la perception visuelle. Le public peut ainsi vivre la pièce différemment selon son positionnement dans la salle.
Dès les premières étapes du projet, le processus de composition a été accompagné par la collaboration avec Thomas Köppel et la conception de son dispositif visuel. Voilà longtemps que je le connais et que je voulais travailler avec lui et c’était l’occasion idéale. Entrer en dialogue avec cette dimension tend à modifier le rapport au temps de l’écriture : durées et densités prennent un sens différent lorsqu’elles sont habitées par la lumière ou par la transformation de l’espace induite par une création visuelle. C’est cette expérience globale — sonore, visuelle et spatiale — qui constitue l’enjeu central de la pièce.

Comment avez-vous pensé la spatialisation et l’articulation du musical avec le visuel ?
Le travail visuel de Thomas Köppel s’articule ici autour de deux systèmes distincts qui dialoguent avec la musique selon des temporalités différentes. Le premier est un ensemble de tubes LED disposés au sol, à proximité des instruments. Leur lumière, principalement fondée sur des variations de blanc – du chaud d’une bougie au froid de la lumière du jour – crée un lien intime avec les musicien·ne·s.
Le mouvement de cette lumière est clairement perceptible, tandis que les nuances de température agissent de manière plus souterraine sur l’émotion. Les ombres des instruments, projetées vers le plafond, se déplacent au gré de ces variations et évoquent des formes volatiles, proches de l’univers des nuages qui a nourri l’inspiration de la pièce. Un voile de brouillard léger rend les faisceaux lumineux visibles dans l’espace, comme de la poussière traversée par un rayon de soleil.
Le second système est constitué de trois vidéoprojecteurs dirigés vers les parois de la salle. Ces projections, générées par un algorithme qui produit des motifs organiques en constante évolution, transforment l’espace lui-même plutôt que de l’illustrer. Elles fonctionnent comme un organisme autonome, avec une temporalité plus lente que celle de la lumière, et n’entrent pas en corrélation directe avec chaque geste musical.
L’articulation entre musique et image passe aussi par la programmation informatique de l’électronique réalisée par le compositeur et chercheur José Miguel Fernández : un système de synchronisation permet de situer précisément où l’on se trouve dans la partition, offrant aux éléments visuels la possibilité de réagir à la structure musicale tout en conservant leur propre vie.


Cette question de l’interactivité entre le jeu instrumental et l’informatique (jusqu’ici musicale) vous préoccupe depuis bien longtemps. De quelle manière l’avez-vous travaillée ici ? 
La partie électronique de la pièce prévoit la captation et l’amplification de certains instruments (cordes, flûtes, clarinettes) qui sont ensuite traités en temps réel. À cela s’ajoute l’intégration de sons électroniques, dans une logique d’hybridation avec la matière acoustique. Cette fusion passe aussi par le dispositif de diffusion : soit à travers un système de haut-parleurs autour du public, soit grâce à un réseau de 24 petites enceintes sans fil (photo ci-dessus), réparties dans la salle, permettant une extension fine de l’écriture instrumentale dans l’espace.
Ce dispositif, développé par José Miguel Fernandez, est pensé en relation directe avec la localisation des groupes instrumentaux ainsi qu’avec le matériau sonore développé, la perception du lieu, et les éléments lumineux.

J’explore également l’intégration d’agents d’intelligence artificielle issus du système Somax2, développé à l’Ircam dans le cadre du projet de recherche dirigé par Gérard Assayag. Cela ouvre la possibilité d’introduire, à certains moments, des espaces formels plus ouverts et spontanés, incluant de courts passages ou séquences semi-improvisés. L’idée est de tendre vers une performance plus vivante, dans laquelle les paramètres instrumentaux, électroniques et lumineux interagissent de manière à la fois dynamique et co-créative.

Photos (de haut en bas) : © Franck Ferville / © EIC