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« Une lumière qui semble toujours se disperser ». Entretien avec Nicholas Bentz, compositeur.

Entretien Par Jéremie Szpirglas, le 11/05/2026

À l’occasion des 125 ans du Wigmore Hall, l’Ensemble intercontemporain créera une nouvelle œuvre du jeune compositeur américain Nicholas Bentz. Nourrie par l’univers brûlant du plasticien et réalisateur David Wojnarowicz, sa pièce explore des formes sonores en perpétuelle transformation, entre éclats de lumière, cycles d’effondrement et mémoire des corps. Rencontre avec une voix singulière de la scène américaine contemporaine.

Nicholas, comment êtes-vous devenu compositeur ?
J’ai le sentiment que ma trajectoire artistique a consisté en une compréhension de plus en plus approfondie des potentialités du son. Deux chocs esthétiques ont eu un impact déterminant sur moi. Le premier a été la découverte de l’œuvre cinématographique d’Alejandro Jodorowsky. La ritualité qui domine ses films, la surabondance de symboles dont le sens dérive au fil d’un film, sont pour moi encore et toujours des sources d’inspiration. Voir un film comme La Montagne sacrée me donne le sentiment qu’il touchait là à une forme d’éternel, voire de primitif.
J’en retiens dans ma musique à la fois un sens des atmosphères et une certaine pensée de la rapidité et du retour — un temps qui s’écoule à des vitesses excessives, ou des matériaux qui se chargent d’un poids via la récurrence par opposition au développement.

Le second choc qu’il me faut mentionner est la musique d’Andrew Norman. Je l’ai découvert alors que je me débattais avec les enjeux de la forme en général. Je me souviens qu’en écoutant Companion’s Guide to Rome, j’ai vu mon univers de composition éclater. Au cours de ma formation académique, les notions de formes n’étaient évoquées que selon des principes abstraits, comme la forme Sonate, alors entendre des formes et processus extramusicaux réinvestis dans le cadre de structures musicales m’a véritablement ouvert les oreilles sur tous les narratifs et formes sonores qui restent encore à écrire. Ma musique, dans l’idéal, évolue sur une ligne de crète entre ces deux chocs : la rigueur formelle héritée de l’un et le caractère ritualisé hérité de l’autre.

Avant cette commande, quelle image aviez-vous de l’Ensemble intercontemporain ?
Ayant grandi dans le Sud des États-Unis, je n’ai pas été souvent mis en présence de musique contemporaine jouée en concert. L’essentiel de mes découvertes s’est fait au cours de mes excursions à travers la collection discographique de la bibliothèque de ma ville. C’est là que j’ai découvert l’enregistrement de Dérive 2 de Boulez, par l’Ensemble intercontemporain. Dans les cercles musicaux où j’ai grandi, Boulez était une personnalité qu’on évoquait avec autant d’admiration que de crainte. Je me souviens donc parfaitement de ma surprise face à ces couleurs kaléidoscopiques et textures scintillantes.

En tant qu’Américain composant dans un système relativement tonal, je n’aurais jamais imaginé que mon travail trouverait son chemin vers l’EIC. Ma relation avec l’Ensemble était jusque-là faite d’admiration à distance. Dire que je suis honoré de travailler avec l’EIC est donc un euphémisme, et ma gratitude va au Wigmore Hall, qui nous a mis en relation, ainsi qu’à l’EIC, pour sa confiance.


Le titre de votre création est a gleaming like ivory that slowly resolves until it becomes dust, extrait d’un texte en prose du plasticien et écrivain David Wojnarowicz.
C’est une phrase extraite de When I Put My Hands on Your Body, une méditation adressée à un amant agonisant, qui confronte l’échelle temporelle du corps au temps géologique et à l’indifférence institutionnelle. J’ai découvert le travail de plasticien de Wojnarowicz voilà plusieurs années, et son mélange de cynisme et de beauté brute m’est depuis resté en mémoire.

Quand, plus récemment, j’ai lu son recueil d’essais Close to the Knives, je me souviens distinctement avoir eu le sentiment que ses mots brûlaient la page. Wojnarowicz a écrit When I Put My Hands on Your Body en 1990, alors que l’épidémie de SIDA faisait des ravages — il y succombera lui-même en 1992. On sent dans ces pages toute la rage contre les divers systèmes qui ont failli, et un désarroi face à la lente progression de la décomposition.
Quand je suis arrivé au passage « a gleaming like ivory that slowly resolves until it becomes dust », le mot « gleaming » (lueur, luisant) m’a sauté aux yeux. Ce n’est pas un mot que l’on rencontre souvent en anglais. Le seul autre contexte dans lequel je me souviens l’avoir entendu, c’est dans l’hymne national américain (« twilight’s last gleaming »). Le mot véhicule un sous texte étrange de civisme, auquel je suis certain que Wojnarowicz faisait référence.


Le titre de la pièce m’a fourni l’image d’une structure qui se désintègre lentement jusqu’à être réduite à des particules, mais dans un processus qui dégage une lueur aveuglante. Dans mon propre langage harmonique, cette image se transforme en un sentiment de consonance qui ne s’établit jamais, une brillance qui semble toujours se disperser. En dépit du ton définitif du texte de Wojnarowicz, je refuse (ou plutôt évite) toute forme de conclusion dans ma musique.

Au lieu de quoi je considère ce narratif d’effondrement comme un cycle, une figure formelle qui se répète de manière récurrente. La poussière se condense pour reformer l’ivoire, qui à nouveau se désagrège. Non que je croie vraiment à la force de la répétition, mais parce que le cycle est la seule réponse honnête à un texte qui refuse toute solution facile.

Photos © EIC