« Aborder la composition comme un miroir tendu au répertoire ». Entretien avec Mariam Razaei, platiniste et compositrice.
Entretien
Pour célébrer cinquante ans de création, pourquoi ne pas faire du répertoire de l’Ensemble lui-même une nouvelle matière musicale ? Invitée des concerts anniversaire des 19 et 20 septembre à la Cité de la musique, la platiniste britannique Mariam Rezaei s’empare des archives sonores de l’EIC pour les fragmenter, les mêler et les remettre en jeu aux côtés des solistes. Nourrie par le plunderphonics, sa performance fait dialoguer les musiques d’hier et d’aujourd’hui et joue avec notre mémoire d’auditeur·rice : des œuvres familières resurgissent par bribes, transformées par le scratch, le mixage et le beatjuggling. Une manière de parcourir cinquante ans d’histoire en les écoutant autrement.
Mariam, en tant que platiniste, vous vous êtes notamment fait connaître par votre pratique du « plunderphonics », qui consiste à composer à partir d’échantillons d’œuvres musicales, reconnaissables. Pourriez-vous nous présenter ce genre musical singulier et revenir brièvement sur son histoire ?
Le terme a été inventé par l’artiste sonore John Oswald. Il désignait au départ l’étude de ce phénomène qui relie la musique populaire et la manière dont les auditeurs la perçoivent et se l’approprient socialement. On peut l’illustrer par la popularité universelle d’artistes comme Elvis Presley ou ABBA : il suffit parfois à un auditeur d’entendre une seule seconde d’une chanson pour être capable d’en chanter intégralement les paroles. Ces chansons sont souvent associées à des expériences profondément personnelles qui varient considérablement d’un auditeur à l’autre ; ainsi, une même chanson peut, aux uns, évoquer une fête mémorable entre amis, et des funérailles déchirantes à un autre. Une approche ingénieuse du plunderphonics — comme celle de John Oswald — permet d’exploiter ce potentiel pour transformer radicalement la façon dont le public vit une musique qu’il connaît déjà.
De quelle manière vos recherches et votre préparation influencent-elles vos performances, et inversement ?
Le turntablism ou platinisme repose sur l’utilisation combinée de platines vinyles, de disques et de techniques spécifiques. Manipuler les disques est le seul moyen de découvrir tout le potentiel musical qu’ils recèlent ; l’expérimentation sonore constitue donc, quoi qu’il arrive, l’aspect le plus important de cette discipline.
Vous composez donc à partir d’échantillons de musiques préexistantes : avez-vous déjà collaboré de la sorte avec un ensemble de musique contemporaine ou travaillé sur le répertoire contemporain ?
J’ai déjà collaboré avec différents ensembles, mais c’est la première fois que je travaille avec une formation à partir d’œuvres de son propre répertoire. Me baser sur des partitions et des enregistrements d’archives est pour moi un véritable plaisir ; c’est aussi une façon passionnante d’interroger la platine au prisme des concepts du « plunderphonics ».

Pour votre performance dans le cadre de ce concert ouvrant les festivités du cinquantenaire de l’Ensemble intercontemporain, vous utiliserez donc les archives audio de l’Ensemble en tant que matière première pour créer de nouvelles œuvres : comment cela se passe-t-il concrètement ? La manipulation de ce matériau nécessite-t-elle des outils spécifiques ?
J’aborde ici la composition comme un miroir tendu au répertoire, explorant les possibilités du plunderphonics en plus de la simple production musicale autonome aux platines. Ma démarche part généralement d’une réflexion sur la technique. Ici, je produis des pièces aussi bien pour platine solo que pour ma collaboration avec l’Ensemble. M’appuyant sur le répertoire aussi riche que varié d’œuvres commandées et interprétées par l’EIC, j’utilise des techniques étendues aux platines, telles que le scratch, le beatjuggling et le mixage, pour mêler des enregistrements d’hier et d’aujourd’hui. Autant d’éléments qui sont ensuite réinvestis, recontextualisés et remixés. Et c’est nourrie tout à la fois de mes propres expérimentations sur platine, des partitions écrites et de ma vision globale de la musique, que j’ai travaillé en amont avec les solistes afin d’élaborer la performance finale sur scène.
Peut-on dire que votre travail propose comme une esquisse de « portrait musical » de l’EIC ?
D’une certaine manière. Ce travail revient sur les réalisations et les prouesses accomplies par l’Ensemble au fil des ans dans le domaine de la création musicale contemporaine.
Par ailleurs, des bribes extraites de musiques originales – interprétées par les solistes et les platines – viendront « titiller » l’oreille du public. Autrement dit, le public reconnaîtra des éléments de la musique d’origine, mais il les percevra sous un angle différent et fragmentaire, nécessitant parfois un certain temps pour les identifier précisément. C’est un peu l’équivalent musical de ces moments suspendus où l’on a le nom de quelqu’un sur le bout de la langue ! Fait intéressant, chaque spectateur.rice conservera un souvenir unique et personnel des musiques que nous utilisons ; un souvenir qui, à bien des égards, le ou la replongera dans une époque et un lieu donnés, en y associant une atmosphère particulière, voire des odeurs et des saveurs. Cette mémoire singulière est au cœur de l’expérience du « plunderphonics ».
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Photos : source mariamrezaei.co.uk
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