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Les cicatrices du silence. Entretien avec Rebecca Saunders, compositrice.

Entretien Par Jéremie Szpirglas, le 04/11/2019

Le 27 novembre prochain à la Philharmonie de Paris, l’Ensemble intercontemporain portera la création française de Scar de la compositrice anglaise Rebecca Saunders. Laquelle nous entrouvre pour l’occasion son studio de composition à Berlin…

 

Rebecca, vos titres sont bien souvent de simples mots (en anglais), établissant comme un parallèle entre champ sémantique et travail de composition. Qu’est-ce qui vient en premier ? Avez-vous d’abord l’idée d’un concept autour duquel vous engagez la composition ou, au contraire, le titre vous vient-il au cours du travail ?

La plupart du temps, le mot/titre vient au cours du travail. Et souvent même après l’achèvement de la pièce. Il arrive cependant, très rarement, qu’il soit présent avant de commencer. C’est par exemple le cas avec la pièce sur laquelle je travaille en ce moment : c’est une pièce pour soprano et électronique et, dès mes premières expériences autour de ce dispositif, le titre « The Mouth » s’est imposé. Et c’est un si bon titre ! Au point que je suis tentée d’intituler ainsi toutes mes pièces dorénavant…

Cela étant dit, il faut parfois replonger ces mots/titres dans un contexte plus vaste : il m’arrive d’écrire des pièces dont les titres semblent non seulement connectés mais établir entre elles comme une conversation. J’ai ainsi le sentiment que Scar (« cicatrice »), que l’EIC interprètera le 27 novembre, s’inscrit dans la continuation de Skin (« peau ») — une pièce qui, en 2016, m’a ouvert de nouveaux horizons d’expression. Comme son titre le suggère, le sujet de Skin était ce qui se trouve immédiatement sous la surface. J’ai composé entretemps, en 2017, une pièce intitulée Nether (« plus bas », « en-dessous »), qui parle de ce qui est refoulé, sous la surface. Je m’intéresse beaucoup à la dichotomie intérieur/extérieur : tout ce qui se passe autour de la peau, au-dessus et en-dessous, ce qui la transperce ou la traverse par porosité. Cette tension autour de l’interface intérieur/extérieur me fascine et Scar poursuit l’exploration de ce registre.

 

Vous dites que Scar est dans la continuation de Skin : les idées musicales de l’une sont-elles en germe dans l’autre ?

Non. Le matériau musical est très différent et Scar s’écarte donc nettement de Skin à cet égard. La source principale du matériau de Scar est un geste extrêmement virtuose du duo de pianos. Le point de départ à la composition a en effet été de créer de vastes séries génératives d’attaques et de résonances, initiées justement par le duo de pianos. Le rôle du reste de l’ensemble est de mettre l’accent, de développer et d’affiner ces attaques, tout en donnant aux résonances une forme de vitalité organique intérieure. À chacun des deux pianos s’adjoint bientôt d’autres instruments (l’accordéon pour l’un, la guitare électrique pour l’autre, de part et d’autre de la scène, et ainsi de suite), pour se lancer dans une forme de dialogue. À mesure que l’on avance, ces résonances commencent à s’émanciper et à s’autonomiser.

Quelques mois se sont écoulés depuis la création de la pièce et mon écoute de Scar est donc plus objective aujourd’hui. Je peux ainsi dire que c’est une pièce d’une grande densité, au sens où elle explore plus de niveaux de densité qu’aucune de mes pièces d’ensemble antérieures, ce qui m’a permis d’explorer des structures harmoniques bien plus complexes.

Vous disposez à présent de bien trop d’informations de ma part ! Tout ce que j’ai à dire est dans la pièce elle-même ainsi que dans les quelques idées que j’ai développées dans ma note de programme : le concept de cicatrice implique une forme de violence, de défiguration, d’imperfection de la surface…

 

 

Photos © Astrid Ackermann