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George Benjamin ou Éloge de l’obstination. Deuxième partie : réinventer l’opéra.

Grand Angle Par Philippe Albera, le 20/10/2026

Comment renouveler l’opéra sans rompre avec ses traditions ? Avec Into the Little Hill, Written on Skin et Lessons in Love and Violence, George Benjamin a imposé une conception singulière du théâtre musical, où la précision de l’écriture se confronte à la violence des passions et aux rapports de pouvoir.
Dans ce second volet d’un portrait publié en 2023 et que nous vous invitons à redécouvrir à l’occasion de sa carte blanche du 23 octobre à la Philharmonie de Paris, le musicologue Philippe Albèra explore les ressorts d’un art lyrique qui fait de la musique le lieu même du drame.

1.
C’est la capacité de George Benjamin à projeter dans le temps un discours musical souple et varié, en constante évolution et capable de s’adapter aux différentes situations théâtrales, qui a rendu possible l’écriture d’opéras. Leur réussite repose sur au moins trois facteurs : le choix d’un sujet permettant de représenter des personnages pris dans des relations passionnelles, sans lesquelles le chant et la musique perdent leur raison d’être ; la collaboration avec un véritable dramaturge, dont l’écriture sobre, dense et plurivoque laisse à la musique l’espace qui lui revient ; enfin, une partition d’une qualité exceptionnelle, par laquelle le drame se noue, s’incarne et se transcende, partition dont la finesse, l’efficacité dramatique, la richesse expressive et la beauté ont quelque chose de mozartien.

George Benjamin porte l’opéra au sommet de l’évolution du genre en en réinterprétant les conventions plutôt qu’en cherchant à les remplacer.

Benjamin aborda avec prudence ce défi que peu de compositeurs ont réussi à relever, en commençant par un opéra de chambre qui inaugura sa collaboration avec Martin Crimp, rencontre décisive pour lui. Into the Little Hill est un conte lyrique, une allégorie présentée sous une forme quasi liturgique, dans laquelle les deux chanteuses ne sont pas les protagonistes de l’histoire mais apparaissent comme des narratrices. Cette forme de distanciation renvoie aussi bien au théâtre brechtien qu’aux œuvres scéniques et aux ballets de Stravinsky, où les voix sont détachées de leurs personnages. Cet effet de distanciation se retrouve dans Written on Skin (vidéo ci-dessous), où trois anges, sorte de chœur antique, racontent une histoire ancienne dont les personnages sont ramenés à la vie le temps du récit, comme dans le théâtre nô japonais.

Dans Lessons in Love and Violence (vidéo ci-dessous), la distanciation passe par l’idée du théâtre dans le théâtre. Au cours de deux représentations théâtrales, Gaveston, l’amant du Roi, et Mortimer, conseiller du Roi et amant de son épouse, sont tués. La grande sensibilité et l’intelligence de Crimp et Benjamin empêchent toute chute dans la mimésis et font de la musique le lieu même du drame et de sa représentation : un espace sans images dans lequel les personnages, leurs voix et leurs gestes sont fermement inscrits.

La grande sensibilité et l’intelligence de Benjamin et Crimp font de la musique le lieu même du drame.

Cette relation fascinante confère à la musique une expressivité sans pathos : celle-ci cherche moins à représenter les émotions qu’à faire surgir les forces souterraines qui sous-tendent les actions des individus. Dans les trois cas, il est question des rapports entre l’artiste et le pouvoir, entre l’art et la réalité politique, et même de la possibilité pour l’art et l’artiste d’exister. Dans les trois opéras, Crimp et Benjamin ne proposent pas des interprétations univoques, mais des lectures complexes, ambiguës, qui invitent à la réflexion.

La musique ne cesse d’y creuser sous les mots et les situations des abîmes de sens, notamment par les changements constants de temporalité, de matériau et de rythme harmonique, par l’entrelacement de lignes même ténues qui engendrent un tissu contrapuntique en perpétuelle transformation, ainsi que par de subtils glissements des structures diatoniques vers les structures chromatiques, permettant des changements d’éclairage, des avancées et de fines transformations. Lorsque la musique ralentit jusqu’à une sorte d’immobilité, nous sommes plongés dans la conscience intérieure des personnages, dans un arrière-plan que les mots ne peuvent définir et que seule la musique peut rendre sensible.
À certains moments, par de terrifiants processus d’intensification, la musique devient le concentré de toute la tragédie, éprouvée avec une force presque destructrice. Le montage subtil des perspectives permet une expression directe sans se soumettre à une forme de réalisme. Le mélange de précision et de cruauté caractéristique de la musique de Benjamin conduit à des formes de rituels sacrificiels aux issues inexorables et catastrophiques.


2.

Dans Into the Little Hill (photo ci-dessus avec l’EIC sous la direction de Pierre Bleuse, festival Ravel, août 2024), le musicien sans visage qui débarrasse la ville des rats, comme dans la légende du Joueur de flûte de Hamelin, dit à un moment : « Le monde prend la forme que lui donne ma musique. » S’il parle de notre monde, soit il s’agit d’une utopie, soit il ne s’agit pas de la musique telle que Benjamin la conçoit. Car ce ne sont plus les œuvres remarquables qui forment l’oreille et servent de modèles ; ce ne sont plus les formes musicales finement ouvragées ni les idées musicales richement structurées qui façonnent le goût musical, comme l’exigeait J. S. Bach dans la préface de ses Inventions et Sinfonias. L’industrie musicale a causé dans la musique les mêmes ravages que la grande industrie dans la nature : elle entraîne un nivellement par le bas et une perte de diversité. 
Les œuvres de George Benjamin sont peu nombreuses – à la lecture de ses partitions, on comprend pourquoi –, car, à chaque nouveau problème posé par une nouvelle œuvre, le compositeur cherche à dépasser le point atteint dans la précédente. Sa musique ne repose sur aucun système et ne procède selon aucune recette ; chaque œuvre est une nouvelle aventure et un nouveau défi.

La musique de Benjamin est une oasis de beauté et de vérité, un phare dans la nuit et une raison d’espérer.

Dans Into the Little Hill, l’enfant dit, à propos du joueur de flûte : « Plus nous creusons profond, plus sa musique brûle avec éclat. » Pour ceux qui ne peuvent plus respirer aisément à la surface du monde, il ne reste qu’à creuser, encore et encore.

Lien vers l’article intégral (en version anglaise) sur le site de la Fondation Ernst Von Siemens 

Photo (de haut en bas) : © George Benjamin / © komcebo.fr