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Anu Komsi : « la musique de György Kurtág doit être vue comme un tout ».

Entretien By Jéremie Szpirglas, le 25/05/2026

Des éclats de mémoire, des silences suspendus, des émotions à vif : Messages de feu demoiselle R.V. Troussova est l’une des œuvres les plus saisissantes de György Kurtág. Pour le concert célébrant le centenaire de la naissance du compositeur,  le 5 juin à la Philharmonie de Paris, l’Ensemble intercontemporain retrouve une interprète qui connaît cette musique de l’intérieur : la soprano finlandaise Anu Komsi, liée à Kurtág par une longue complicité artistique.

Anu, Dans quelles circonstances avez-vous rencontré György Kurtág ?
C’était dans le cadre d’un festival qui lui était consacré à Paris : mon mari et moi devions interpréter ses Kafka-Fragmente. Quand nous nous sommes rendus à la salle de concert pour répéter, nous avons eu la surprise de le trouver assis dans le public, la partition sur les genoux. Personne ne nous avait prévenus ! Nous avions déjà joué les Kafka-Fragmente à plusieurs reprises mais n’avions jamais été en contact jusque-là. J’ai voulu aller discuter avec lui, mais tout le monde me l’a déconseillé : apparemment, un peu plus tôt dans la journée, il s’était disputé avec un chef d’orchestre et était de fort méchante humeur. J’y suis quand même allée, et ce fut un vrai plaisir ! Tout s’est superbement bien passé. Je me souviendrai toujours d’une démonstration qu’il nous a faite ce jour-là sur le premier des fragments : on eut dit qu’il exécutait le fameux Moonwalk de Michael Jackson, mais très lent, et en sandales !
Ses conseils étaient fantastiques, j’ai noté scrupuleusement tout ce qu’il nous disait. Je crois qu’il m’a tout de suite appréciée car si j’ai toujours chanté de la musique contemporaine, j’ai également toujours chanté le répertoire classique et romantique.
Je peux chanter du Kurtág un jour et du bel canto italien à l’opéra le lendemain. Ma formation de chanteuse s’appuie d’ailleurs principalement sur le bel canto. Ce qui fait que je suis très consciente des citations qu’il sème dans sa musique, et que je connais parfaitement leur contexte d’origine. Dans un des Kafka-Fragmente, par exemple, il cite un passage de Rigoletto de Verdi et il a été très heureux que je sache immédiatement d’où ça vient. Nous nous sommes donc très bien entendus dès le départ.



Justement, on sait combien Kurtág aime revisiter du matériau musical emprunté à d’autres (Bach, Schumann, Bartók…). Essayez-vous dans votre chant d’enluminer ou de souligner le matériau originel quand une citation apparait dans sa musique ?

Quand Kurtág compose, je crois qu’il pense toujours à l’histoire de la musique. D’une manière ou d’une autre, que ce soit du point de vue du son ou du style, sa musique présente toujours l’ombre portée du répertoire. En tant qu’interprète, je ne cherche pas à mettre en valeur la citation. La musique de Kurtág doit être au contraire vue comme un tout. La citation est comme une couleur supplémentaire, un sous-entendu, une référence à l’émotion provoquée par la citation dans son contexte d’origine. En ce sens, elle peut guider mon interprétation.
Il n’est pas forcément utile selon moi que le public sache qu’il s’agit d’une citation ou reconnaisse le matériau d’origine. Mais, en tant qu’interprète, ça facilite le travail : quand je sais que tel passage est emprunté à La Traviata, comme cela arrive parfois, je sais que je peux l’interpréter en ayant recours à un glissando bel canto. Ce que je ne ferai pas si la citation est de Bach.

Comment se déroulent les séances de travail avec lui ? 
Je n’ai pas eu l’occasion de retravailler avec lui depuis la disparition de son épouse, Márta, et j’imagine que ce doit être très différent aujourd’hui car Márta (photo ci-dessus) était présente à toutes nos répétitions. Il avait besoin d’elle : elle faisait partie de son équilibre, lui permettait d’être plus empathique. Je me souviens qu’elle lui disait souvent de me laisser tranquille sur certains sujets (comme, par exemple, mon accent en russe pour les poèmes d’Anna Akhmatova).
Dans le travail, il est toujours d’une précision implacable. Il met toute son énergie dans chaque note et a besoin de les pointer toutes, presque physiquement.
Chanter Kurtág est une épreuve très exigeante techniquement. L’intonation doit être absolument parfaite, ce qui est souvent difficile car les intervalles sont énormes. Dans les pièces avec ensemble ou orchestre, l’écriture vocale est souvent étroitement liée à certaines parties instrumentales (soit de manière synchrone, soit à distance), et son orchestration si sensible, si délicate, rend ce jeu extrêmement complexe.

Vous qui connaissez si bien l’œuvre de Kurtág, quel regard portez-vous sur Messages de feu demoiselle R.V. Troussova ?
D’abord, c’est une œuvre que je n’ai pas eu la chance d’interpréter souvent. Je l’ai chantée une première fois voilà bien longtemps et plus jamais depuis. Je suis donc très heureuse de la reprendre aujourd’hui, avec l’Ensemble intercontemporain.
Cette partition est aussi exigeante pour les auditeurs que pour les interprètes. Pour moi, ce qui rend cette musique aussi singulière et hors du commun, c’est qu’elle confine à la méditation : elle véhicule une énergie magnétique qui nous attire au cœur de chaque note de la partition, qui nous absorbe et nous y accueille comme si c’était notre foyer, et semble ainsi suspendre le temps pour nous permettre d’oublier notre propre conscience. 
Une note longue peut paraître excessivement brève, tandis qu’une note courte peut nous transporter dans une sorte d’éternité. La précision de la notation de Kurtág, qui inclut simultanément de multiples instructions aux nuances variées, confère à chaque note son propre univers, et la musique nous plonge ainsi dans tout un cosmos.
Le texte de Rimma Dalos évoque une histoire d’amour au travers de fragments de souvenirs ; à la fois fragile, tragique et furieuse, mais aussi empreinte d’humour et d’ironie, la musique alterne entre états émotionnels intenses, enflammés par le cymbalum, et, à l’opposé, des moments du silence le plus doux que la chanteuse puisse exprimer.

Photos (de haut en bas) : Anu Komsi © Tuomas Tenkanen / György et Márta Kurtág, 1981 © Budapest Music Center