“Dérive 3” de Pierre Boulez.
Éclairage
Dix ans après la disparition de Pierre Boulez, une œuvre inédite sera entendue pour la première fois le 19 septembre à la Cité de la musique. Retrouvée dans les archives du compositeur, Dérive 3 sera créée par l’Ensemble intercontemporain sous la direction de Pierre Bleuse, comme un trait d’union particulièrement symbolique entre Boulez et l’Ensemble qu’il fondait il y a cinquante ans.
La première réaction est l’étonnement : il resterait donc des œuvres inédites de Pierre Boulez ? Un compositeur pourtant si éminent, entouré toute sa vie durant d’interprètes de premier plan, toujours prêts à se mettre au service de sa pensée musicale – l’Ensemble intercontemporain au premier chef ? En vérité, ce n’est pas si étonnant que cela : Boulez ne cessait de remettre l’ouvrage – tous les ouvrages – sur le métier. Il retravaillait, ciselait sans trêve, trouvant matière à nourrir son inspiration proliférante dans des esquisses passées ou dans des fragments d’œuvres déjà abouties. Bref : nombreuses sont les partitions qu’il a laissées inachevées.
Aussi le musicologue Alain Galliari ne fût pas surpris, loin de là, de dénicher du matériau inconnu au cours de son périple à travers les archives Boulez en vue de la publication du vaste et récent Catalogue de l’œuvre de Pierre Boulez pour les éditions de Philharmonie de Paris (publiées l’an passé dans le cadre des célébrations du centenaire Boulez). C’est ainsi qu’en 2023 à la Bibliothèque Nationale de France, il découvre la photocopie d’un feuillet de partition d’une pièce intitulée Dérive 3. Sa curiosité ainsi titillée, le musicologue se rend à la Fondation Sacher à Bâle, où se trouvent des cartons de documents encore non inventoriés ni répertoriés depuis leur déménagement de Baden-Baden suite au décès de Pierre Boulez. Le musicologue y trouve plusieurs manuscrits d’œuvres inachevées (notamment des Notations pour orchestre), et parmi eux celui de Dérive 3. Datant probablement de 2010, ce dernier est déjà gravé (informatiquement) et semble quasiment publiable en l’état.
Le matériau musical n’est toutefois pas totalement inconnu. Car Dérive 3, comme son titre l’indique (et tout comme ses deux grandes sœurs), « dérive » de fragments déjà exposés dans (au moins) une œuvre antérieure. Au plus loin de la généalogie, l’origine de Dérive 3 se trouve dans quelques mesures de la version finale d’Évadné, quatrième mouvement de la cantate Le Visage Nuptial (1946/1951–1953/1985–1989) d’après un poème extrait de Fureur et mystère de René Char. Dès 1993, le compositeur confiait d’ailleurs à Peter Szendy : « Dérive 3, pour cuivres, auxquels j’ai maintenant ajouté des percussions, est issue de certains arpèges, notamment pour les cors, de la nouvelle version du Visage nuptial – des arpèges que je n’avais exploités que sur quelques mesures. Ce sont des moments qui sont extraits d’un contexte et placés dans un autre, pour y proliférer. »
Ces quelques mesures se retrouvent le 7 juin 1987 dans une courte pièce de circonstance composée pour l’inauguration de la Menil Collection à Houston (qui réunit les collections privées de Dominique de Ménil, riche mécène qui a financé plusieurs projets de Boulez). Intitulée Initiale, la pièce est destinée à sept cuivres, déjà divisés en deux chœurs : trois cuivres d’une part et trois autres auxquels se joint un tuba de l’autre.
Jusque-là, Pierre Boulez n’avait encore jamais composé pour cuivres de manière autonome. Cette écriture l’attirait pourtant, surtout dans sa forme antiphonique, à la manière d’un Gabrieli ou d’un Monteverdi – on sait combien il était fasciné par les cori spezzatti (« chœurs séparés » ou « double chœur ») de San Marco de Venise qui ont notamment inspiré Répons.

Les archives témoignent de la maturation de ce travail au cours des années suivantes, même si la forme précise du projet demeure ambiguë. Le 19 novembre 1992, un nouvel avatar, retravaillant les trois premières sections d’Initiale, est créé à Chicago sous le titre de Fanfare, pour fêter les 80 ans du chef Georg Solti – on en garde d’ailleurs un enregistrement. L’effectif a été enrichi, avec quatre trompettes, six cors, quatre trombones et un tuba, toujours en deux groupes séparés. Pour marquer l’occasion, Boulez concocte une coda un brin humoristique, avec huit coups de claves comme autant de décennies. Cette fin sera très vite oubliée : la pièce n’est vraisemblablement pas achevée et Fanfare devient très rapidement Dérive 3. Un contrat d’édition, daté du 21 décembre 1992, mentionne la pièce sous ce titre, avec la mention des percussions, en plus de deux ensembles de cuivres.
Cependant, la partition découverte par Alain Galliari, qui date a priori de 2010, ne comprend que les parties de cuivres. Fort heureusement, le musicologue trouve dans les cartons un autre manuscrit, qui porte également le titre Dérive 3, avec les parties de percussions écrites à la main à l’encre bleue. Elles ne correspondent pas parfaitement à celles des cuivres, mais les deux sont facilement réconciliables – un travail de mise au point qui sera confié au musicologue Peter O’Hagan.
L’autre mission dont sera chargé Peter O’Hagan : la fin de l’œuvre. Car Boulez ne considérait de toute évidence pas la partition achevée – sans quoi il l’aurait sans doute créée et éditée avant sa disparition. Il a d’ailleurs laissé des esquisses de la suite – et cette note manuscrite, un brin énigmatique : « Pour finir [–] Cloches. Accords immobiles. Ringing the bells – permutations ». Alain Galliari fait un parallèle avec la fin de sur Incises (1996-1998) : « Dans sur Incises, on a un premier état de fin, suivi d’une sorte de Coda qui procède d’une forme de dissipation du matériau. De ce que l’on comprend des esquisses de la Coda de Dérive 3, on peut imaginer qu’il recherchait, peut-être inconsciemment, ce genre d’émiettement fantomatique. »
Cependant, cette Coda n’étant pas reconstituable en l’état, l’Ensemble intercontemporain et Pierre Bleuse ont pris le parti de s’arrêter à la « première » fin – aussi elliptique soit-elle – pour cette création posthume.
Photo (de haut en bas) : Archives Ircam / Pierre Boulez dans sa maison de Baden-Baden © Philippe Gontier
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