Espace en création. Entretien avec Thomas Köppel.
Entretien
Artiste visuel et performer, Thomas Köppel s’est également fait connaitre par ses collaborations avec des musiciens, notamment dans le cadre du collectif Flashback. Loin de tout systématisme, il adapte son approche du pluridisciplinaire à chaque projet et chaque univers musical abordé, comme en atteste le dispositif visuel imaginé pour la création de la compositrice Lara Morciano, Nubis Æthyra, au programme du concert In Between Spaces le 24 avril à la Cité de la musique.
Qu’est-ce qui vous attire dans le dialogue entre votre travail et la musique par rapport à d’autres formes du spectacle vivant ?
J’ai moi-même une pratique du son, plutôt expérimentale, et j’ai été immergé pendant plusieurs années dans la scène de musique électronique. La musique fait ainsi partie intégrante de ma vie et de mon parcours. Ce qui m’attire dans le travail avec la musique, c’est son rapport particulier à l’abstraction. La musique communique sans passer par la représentation ni par le langage : elle s’adresse directement à la sensation et à l’intuition. Dans nombre de projets de performance ou de théâtre auxquels j’ai participé, le propos est assez immédiatement saisissable, ancré dans un sujet identifiable. En musique, on travaille sur un mode de communication différent, plus intuitif, plus sensoriel, qui offre aux auditeur·ice·s une certaine liberté.
Avez-vous élaboré une méthode de travail pour ce type de projets ?
Au contraire. Ce qui me motive dans ces collaborations, c’est que chaque projet m’oblige à inventer. Je ne pourrais pas imaginer une routine avec les mêmes paramètres pour chaque production.
Je développe l’ensemble de mes outils et systèmes visuels moi-même. Pour moi, écrire du code est un acte créatif à part entière. L’architecture informatique d’un projet établit les fondements d’une esthétique et génère de la forme. C’est pourquoi il m’importe de tout concevoir de A à Z. Pour cela, en parallèle de ma formation en école d’art, j’ai appris la programmation en autodidacte. Cette approche me permet de concevoir pour chaque pièce un système unique, un outil sur mesure qui n’existait pas avant et qui ne sera pas réutilisé tel quel ensuite. C’est un investissement en temps, mais qui produit des résultats artistiques plus singuliers, plus radicaux, qu’une solution générique.

Je ne travaille généralement pas à partir de la partition. Dans le cas d’In Between Spaces, j’entendrai la composition musicale pour la première fois la même semaine que la création. Je dispose d’une simulation qui me permet de me faire une idée de la forme musicale, et j’échange régulièrement avec Lara Morciano. Mais ce mode d’élaboration est plus exigeant. C’est pourquoi, dès le début de la conception de mon système visuel, j’ai prévu un espace pour l’improvisation, afin d’être en mesure de réagir de manière intuitive à la situation, jusque dans les derniers jours de création.
Justement, comment est née cette collaboration avec Lara Morciano ?
Nous nous connaissions avant ce projet, et l’envie de travailler ensemble existait depuis un certain temps. Ce qui nous a réunis sur cette pièce, c’est la question de l’espace : Lara conçoit une écriture instrumentale indissociable du lieu dans lequel elle résonne, où les trajectoires sonores dessinent une architecture en mouvement. Je pense la lumière et l’image de la même façon : non pas comme des éléments qui décorent un espace, mais comme des éléments qui le transforment.
Le travail avec chaque compositeur·rice est différent. Parfois, l’échange reste très technique : on parle paramètres, timings, synchronisation. Avec Lara, nous évoquons souvent l’œuvre de manière plus abstraite : les sensations que la pièce devrait évoquer, les images mentales, les intentions d’écriture. C’est un échange qui se situe davantage du côté de l’intuition que de la technique.
Nous avons très tôt fait le choix d’un format immersif, avec une distribution des musicien·ne·s en plusieurs groupes dans la salle. Cela a conditionné tout le reste du travail : mon dispositif visuel a été pensé en réponse à cette spatialisation musicale.

Ce qui est particulier dans ce projet, c’est que nous n’avons presque pas eu de temps de travail commun. Le cadre de production et le calendrier ne l’ont pas permis. Notre échange se fait donc essentiellement de manière verbale, à distance. Cela exige une confiance mutuelle et une capacité à traduire en mots ce qui relève habituellement de l’expérience partagée. Ce n’est que lors de la semaine de montage que nos deux univers se rencontreront pour la première fois dans l’espace.
Quel dispositif avez-vous finalement imaginé et pourquoi ?
La Salle des Concerts de la Cité de la Musique, avec sa forme ovale, offre un cadre inhabituel. C’est la première fois que je travaille dans un espace de cette forme, et cela nous a amenés à repenser la relation entre la scène et la salle, à questionner les dispositifs habituels du concert : où se placent les instruments, où se situe le public, et comment faire en sorte que ces frontières deviennent poreuses.
Le dispositif visuel repose sur des vidéo-projections qui couvrent une partie des murs de la salle, générées en temps réel par un algorithme paramétrique central unique. Au sol, un dispositif lumineux crée un paysage de lumière intime entre les musicien·ne·s et le public. Un brouillard léger matérialise ces faisceaux et donne à la lumière une présence quasi tangible dans l’air.
Nos deux systèmes, l’un musical, l’autre visuel, sont reliés par une réflexion abstraite commune. On pourrait les imaginer comme deux chemins qui avancent dans la même direction : parfois ils voyagent ensemble, parfois ils se séparent, mais ils se retrouvent et se synchronisent à des moments clés. C’est la pensée artistique partagée qui crée la cohérence, et non un câble. Il y aura beaucoup d’improvisation, et mon système est conçu dès le départ pour être joué à la main, pour que je puisse réagir en temps réel à ce que j’entends.
Ce qui m’importe profondément dans ce type de travail, c’est que le visuel ne soit pas une illustration de la musique, ni une décoration qui suit mécaniquement le son. Le visuel doit exister en tant que dimension autonome, avec sa propre logique et son propre souffle. C’est dans cette autonomie que le dialogue avec la musique devient véritablement intéressant.
Photos (de haut en bas) : © saint.e photographie / © EIC / © Anne-Elise Grosbois
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