Luca Francesconi : « Il est vital et enthousiasmant d’être compositeur aujourd’hui ».
Portrait
Le 26 mars à la Philharmonie de Paris, l’Ensemble intercontemporain consacre un grand concert-portrait à Luca Francesconi. À près de soixante-dix ans, le compositeur italien revendique l’énergie d’un « jeune homme » et une posture critique face à l’héritage du XXe siècle. Entre relecture des avant-gardes et recherche d’une musique plus incarnée, son œuvre affirme une volonté claire : redonner sens et puissance expressive au son.
Luca Francesconi refuse d’y croire. « Il est absolument inconcevable que l’Ensemble intercontemporain fête mes 70 ans en mars prochain. Dans mon esprit, je suis toujours un jeune compositeur de 26 ans ! ». Dans un français excellent, le compositeur italien poursuit : « Plus sérieusement, j’appartiens à une génération qui a grandi dans une époque terriblement pessimiste. Je viens d’un siècle, le vingtième, pour qui la musique et la civilisation occidentale étaient finies. Longtemps, j’ai intentionnellement payé mes dettes à plusieurs générations de compositeurs européens. Je me suis réveillé tout à coup : j’ai aperçu un paysage de ruines. Or je suis vivant et l’esprit dionysien crie dans mon corps ! ». L’attaque est frontale mais témoigne de la force libératoire d’un créateur iconoclaste.
Parmi les six œuvres présentées lors du concert du 26 mars à la Philharmonie de Paris figure un jalon essentiel dans la production de Francesconi. Créé le 25 novembre 1994 à l’Ircam par l’Ensemble intercontemporain (dirigé déjà par Pascal Rophé), Etymo constitue le premier voyage du compositeur dans l’univers de la parole. « Depuis les futuristes et la philosophie d’Adorno, la musique occidentale avait perdu sa capacité à signifier et à donner un sens universel à la réalité. Dans Etymo, j’ai voulu que parole et musique se rencontrent de nouveau. Etymo représente donc un défi très ambitieux, ma première confrontation avec l’origine de la parole ». En trois mouvements, l’œuvre étudie les nombreuses relations entre le langage et le son. Le premier volet est une quête du sens originel (etymon en grec) : d’un magma phonétique naissent les premiers mots. Le sens émerge ainsi peu à peu jusqu’à parvenir à la poésie de Baudelaire. Sans renier l’héritage passé, Etymo pose les bases d’une reconstruction fertile. Depuis, Luca Francesconi a signé près d’une dizaine d’opéras (dont Trompe-la-Mort d’après Balzac au Palais Garnier en 2017) représentés dans les plus célèbres maisons lyriques de la planète.
L’Ensemble intercontemporain est un partenaire privilégié de la musique de Francesconi depuis les débuts du compositeur. « J’ai toujours aimé cet ensemble, et nous avons fait de nombreuses créations avec l’Ircam. Avec ce concert-anniversaire, je suis heureux de découvrir la nouvelle génération de musiciens ». Créé en 2018 (par Daniel Barenboïm et le flûtiste Emmanuel Pahud à la Boulez Saal de Berlin), Daedalus rend hommage à Pierre Boulez, le fondateur de l’Ensemble intercontemporain et de l’Ircam. Un hommage certes affectueux mais dans lequel l’artiste milanais n’oublie pas sa lucidité à l’encontre de ses « pères » : « Boulez était un compositeur immense, mais qui était comme piégé dans une espèce de loupe. Dans Daedalus, je reconstruis un fragment de Dérives 2 à ma manière, et j’emporte les musiciens dans un labyrinthe formel. Mon but est de générer plusieurs perspectives de ce fragment, afin d’en révéler l’énergie brute et la matière brûlante. Bientôt, le style boulézien est déshabillé de ses connotations culturelles pour s’incarner dans un son totalement physique. À un moment du parcours, les musiciens rencontrent une sorte de centre gravitationnel, un Minotaure dans le labyrinthe, mais je préfère en réserver la surprise aux auditeurs. Disons simplement que la musique se confronte à une force naturelle… »

Dans Unexpected end of Formula pour violoncelle et ensemble (2008 – vidéo ci-dessous) (ainsi que dans Secousse-Action pour violoncelle en ouverture du concert), Francesconi poursuit sa relecture critique du vingtième siècle. Cette fois, la formule en question est celle de la musique du grand compositeur allemand Helmut Lachenmann : « En allant au-delà des notes, Lachenmann est parvenu à un monde sonore puissant et personnel, mais facile à imiter. De façon symptomatique (et je suis sûr qu’Helmut le dit de manière ironique), une de ses œuvres s’intitule : Mouvement (vor der Erstarrung), mouvement (avant la paralysie finale). Malgré toute l’admiration que j’ai pour la force fulgurante de sa musique, j’ai voulu impulser un changement. Arrêtons de jouer uniquement avec les débris musicaux qui restent de l’Histoire ». Dans Unexpected end of Formula, Francesconi pousse son matériau musical jusqu’au point de non-retour : les musiciens commencent à crier et hurlent leur envie de vivre.
À bientôt 70 ans, Francesconi possède l’attitude bravache d’un jeune homme en rébellion contre ses aînés. Le principal intéressé ne le nie pas : « J’ai l’impression de composer depuis seulement quelques années… ». Mais ne nous y trompons pas : si Francesconi interroge l’héritage laissé par les grands compositeurs d’après-guerre, en libérant l’énergie primitive de leur musique trop rationnelle, le compositeur italien espère surtout réaliser la synthèse entre esprit et corps : « Le pouvoir néo-capitaliste nous déconnecte à la fois de notre cerveau et de notre corps. Regardez ces statues de bois qu’on aperçoit dans les salles de gym ! Je rêve d’une musique qui permettrait de relier les deux, à la manière de ce que Federico Garcia Lorca appelle le Duende : une musique qui part de la plante des pieds et monte jusqu’à la tête ».
Soucieux de transmettre son expérience, Francesconi saisit l’urgence de notre époque : « En tant qu’artiste et intellectuel, nous possédons une responsabilité authentiquement politique. Nous sommes entrés dans un monde totalement différent de celui que nous avons connu au vingtième siècle. Le défi est grand : il nous reste dix ans, pas plus, pour indiquer les quatre, cinq ou six choses qui comptent de notre passé afin de les transmettre aux nouvelles générations ». Le compositeur conclut sur une note grave : « Nous n’avons plus le temps de nous perdre en petites acrobaties conceptuelles. Nous sommes au bord du gouffre. Tout risque d’être bientôt effacé pour des raisons politiques, économiques, culturelles et peut-être même militaires. Il n’a jamais été aussi vital et enthousiasmant d’être compositeur. Je rencontre régulièrement des jeunes artistes extraordinaires, et j’espère pouvoir mener le combat avec eux ». Ce jeune compositeur, que l’Ensemble intercontemporain joue le 26 mars prochain à la Philharmonie de Paris, s’appelle Luca Francesconi. L’avenir est à lui.
Photos (de haut en bas) : © Philippe Stirnweiss / © Philippe Gontier
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