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Anaïs-Nour Benlachhab : « La musique est là pour créer des liens. »

Portrait Par Laurent Vilarem, le 26/02/2026


L
e 17 mars à la Philharmonie de Paris, les solistes de l’Ensemble intercontemporain interpréteront en première mondiale Baile de vida, nouvelle œuvre pour pour cor, trompette, trombone et piano préparé, d’Anaïs-Nour Benlachhab. Entre musique, image et scène, la compositrice développe un univers dans lequel le rêve, le corps et la mémoire circulent librement. Une écriture transversale, attentive aux passages plutôt qu’aux frontières.

Anaïs-Nour Benlachhab est une artiste singulière. Ses œuvres mêlent musique, arts plastiques et dramatiques, avec une gourmandise rare dans le paysage hexagonal. Originaire de Montpellier, Anaïs-Nour commence la composition électro-acoustique auprès de Bertrand Dubedout, qui l’encourage tôt à ouvrir ses horizons artistiques. Mais c’est dans la capitale allemande qu’elle développe son talent : « Mon expérience berlinoise s’est révélée inestimable. Je ne parlais pas un mot d’allemand, et j’y suis restée cinq ans ! Durant mes études à la Hochschule für Musik Hanns Eisler, j’ai pu travailler avec des chorégraphes, des poètes et des marionnettistes. Aujourd’hui, j’écris une musique qui réunit tous mes centres d’intérêt. Si Berlin m’a appris une chose, c’est à accepter la pluralité. »

Cette pluralité, on la retrouve dans les origines familiales d’Anaïs-Nour. Née d’un père marocain et d’une mère d’origine espagnole, la jeune occitane poursuit « La composition permet l’accès à de nombreux domaines. Il n’est nul besoin de se mettre dans une boîte ou de se placer sous une étiquette : il faut se tourner vers d’autres personnes, d’autres arts, d’autres cultures. La musique est là pour créer des liens. » Depuis son retour en France, Anaïs-Nour Benlachhab déploie cette ouverture tous azimuts. Fruit de son année de post-diplôme à l’Ircam, Rêve lucide d’une diva en burn out est une œuvre étonnante qui mêle soprano, électronique et animation 2D : « Le dessin m’apparaît comme une prolongation de mon monde intérieur. Pour cette pièce, j’ai beaucoup réfléchi à la dynamique entre animation et musique. En mêlant musique et dessin, j’ai eu l’impression que mon univers était complet, tant l’animation permet de faire vivre tous ses rêves. »

A partir d’un texte de la poétesse Joyce Mansour, Rêve lucide d’une diva en burn-out  (vidéo en fin d’article) trace une narration résolument surréaliste : « Je suis passionnée par la psychologie, le fonctionnement du cerveau, et tout ce qui touche à la santé mentale », glisse la musicienne avec malice, avant d’ajouter : « La diva de ma pièce fait un rêve lucide, soit le moment du sommeil lorsque le dormeur a conscience d’être en train de rêver. Des scientifiques ont montré qu’on pouvait contrôler ses rêves avec certaines techniques. C’est fascinant ! »


Les œuvres d’Anaïs-Nour Benlachhab prennent souvent une dimension onirique. Dans Femme fou labo (2021), la compositrice se met elle-même en scène devant un laboratoire sonore. Chimiste du son, on la voit manipuler des objets connectés électroniquement dans une troublante suite de séquences sans lien apparent. « Tout est minutieusement noté, mais pour que l’effet fonctionne auprès de public, il faut se garder de tout systématisme. » Anaïs-Nour affectionne ces états-limites, entre contrôle et lâcher-prise. Dans Corps Criants (2020), la musicienne établit une véritable topologie de cris, qu’elle matérialise avec la performance de trois danseurs reliés par des micros et une bande électronique fixe : « J’ai enregistré énormément de cris différents de manière à avoir une vaste matière sonore. J’ai également étudié les gestes que l’on faisait en criant, et je suis arrivée à la conclusion que certaines postures corporelles ressemblaient à des gestes de prière dans certaines cultures. »
Dans Fugato primitif, Anaïs-Nour entremêle un quatuor de saxophones à des cris de grands primates : « J’écrivais ma thèse sur l’écologie acoustique et l’analyse des paysages sonores, lorsque, en allant au zoo de Berlin, j’ai entendu crier un quatuor de siamangs. Leur chant est très rigide et se répète avec la même forme qu’une fugue traditionnelle. » Dans ses œuvres transdisciplinaires, Anaïs-Nour Benlachhab n’oublie pourtant jamais une donnée fondamentale indispensable, selon elle, à l’écoute : la fantaisie. « L’humour permet de créer une musique complexe, tout en restant accessible pour le public. Parfois, bien sûr, je me demande si je ne prends pas trop de risques et si je ne vais pas trop loin ! », conclut-elle dans un éclat de rire.

 

Pour sa nouvelle pièce, Baile de vida (extrait de la partition ci-dessus), que les solistes de l’Ensemble intercontemporain créeront le 17 mars prochain à la Philharmonie de Paris, le point de départ est une expérience plus intime que jamais : la perception des premiers mouvements de l’enfant qu’elle attend – et qui devrait elle aussi, hasard heureux, venir au monde aux alentours du 17 mars. « Ce battement primordial, cette pulsation inaugurale d’une danse minuscule m’a conduite à m’interroger sur la transmission : de ma grand-mère à ma mère, de ma mère à moi, et désormais à ma fille, circule une énergie faite de mémoire, de cultures mêlées et de transformations. Tout commence peut-être par cette pulsation intime, cette danse de vie qui traverse les corps et le temps. »
Baile de vida (« Danse de vie »), c’est justement le titre de cette nouvelle œuvre, qui puise son énergie du côté de la salsa dura des années 1970. « Si quelque chose doit être transmis, peut-être est-ce avant tout le désir de vivre, la joie d’être au monde. Cette pensée fait écho aux mots de la grande artiste Celia Cruz dans La vida es un carnaval : “Ay, no hay que llorar, que la vida es un carnaval, es más bello vivir cantando.” (Oh, ne pleure pas, la vie est un carnaval, c’est plus beau de vivre en chantant.) Et en dansant.»  

 

Photos © Nathalie Chernomortseva