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« L’Annonce faite à Marie » de Philippe Leroux : donner une voix au mystère.

Entretien Par Jéremie Szpirglas, le 13/01/2026

Pour son premier opéra, créé en 2022 à Nantes et qui sera repris pour trois dates au Théâtre du Châtelet à partir du 28 janvier,  Philippe Leroux a choisi de s’emparer de L’Annonce faite à Marie (1912), pièce emblématique de Paul Claudel que l’auteur qualifiait de « mystère » en quatre actes et un prologue.
Dans cet entretien réalisé quelques semaines avant la création, le compositeur français revenait sur ses partis pris artistiques, la modernité du langage de Claudel, et son ambition de faire de l’opéra un espace de rencontre entre narration, abstraction et innovation sonore, tout en rendant hommage à la puissance dramatique et à la musicalité du texte original.
 

Comment imaginez-vous l’opéra d’aujourd’hui ?
C’est un opéra qui tient compte des innovations des langages musicaux des dernières décennies, tout en conservant ce qui fait l’unicité du genre. Je souhaite y trouver un juste mélange entre langage concret et abstraction. C’est pourquoi je conserve de l’opéra traditionnel l’idée de narration tout en y adjoignant celle de périodes fondées sur une signifiance générale plus que sur un discours rationnel. Du point de vue vocal, j’escompte des chanteurs qu’ils aient une maîtrise de leur vibrato et qu’ils puissent recourir à d’autres techniques vocales que le simple bel canto. Enfin, j’attends du recours à l’électronique ce qu’elle peut apporter du point de vue sonore et conceptuel, ainsi que sa capacité à enrichir la pâte sonore, permettant ainsi de travailler avec des formations instrumentales moins grandes et plus souples que les orchestres traditionnels.

Votre choix de L’annonce faite à Marie de Claudel peut étonner, à deux égards. D’une part, si par le passé, les sujets de vos pièces témoignent parfois d’un intérêt pour le transcendant, le religieux ou la finitude, ici, il s’agit plutôt de mystique.
Étymologiquement, est mystique ce qui est caché. Il est vrai que j’ai toujours été intéressé par ce qu’on ne peut voir, et par l’idée que derrière la réalité de l’univers se cache une autre réalité, qu’on pourrait qualifier de spirituelle. La musique me permet de traverser une certaine compacité du monde. C’est aussi le sens de mes nombreuses explorations de la notion « d’épaisseur » dans ma musique de chambre. Une humanité qui occulterait ce type d’expérience me paraîtrait fade et sans saveur. Les questions du don de soi par amour, de la foi dans un possible franchissement des limites humaines, et de la présence d’une réalité autre au sein du quotidien, sont au cœur de L’annonce faite à Marie.

D’autre part, vous avez jusqu’ici principalement mis en musique des textes d’auteurs vivants. Qu’est-ce qui vous a séduit dans la langue certes très singulière de Paul Claudel ?
Ce que j’ai aimé, c’est d’abord ce mélange entre théâtre et poésie. Le texte de L’annonce faite à Marie est à la fois dramatique et poétique (par son utilisation du vers libre) ; c’est le fameux « opéra de parole » selon l’expression même de Claudel. Je trouve aussi extrêmement intéressante et moderne la façon dont Claudel sépare la syntaxe des phrases et le souffle qui les porte. Particulièrement quand il va jusqu’à insérer un silence au milieu même d’un mot. Chez lui, le sens ne provient pas seulement de l’écrit, mais également de la façon dont le texte est porté. Et cette attitude me semble excessivement musicale. Sa pratique d’accentuation des consonnes a aussi suscité chez moi l’écriture de plusieurs séquences onomatopéiques dans la première moitié de l’opéra.

Vous avez aussi entrepris de recréer la voix de Paul Claudel, avec l’aide des équipes de l’Ircam…
Effectivement : nous y avons travaillé avec Christophe Veaux et Carlo Laurenzi, grâce à un synthétiseur neuronal composé de deux réseaux de neurones — une technique qui relève de l’apprentissage profond.
Mon idée était de mettre en scène musicalement Claudel lui-même, en le faisant intervenir dans son opéra, comme s’il rêvait, était en train d’écrire son texte, en se le récitant à lui-même, ou nous guidait dans notre écoute en soulignant telle ou telle expression.
J’ai voulu accentuer l’aspect profondément autobiographique et humain de ce drame, dans lequel Claudel montre crûment les passions et rivalités amoureuses des deux sœurs, ainsi que les réactions de leur mère et parfois la lâcheté des hommes qui les aiment. On trouve chez ces personnages des connexions avec la famille Claudel, y compris avec Camille.

Que permet cette voix dans la mise en scène et comment s’articule-t-elle avec les voix chantées ?
La voix de Claudel intervient dans des sortes de « récitatifs » qui proposent aux auditeurs une écoute « flottante », où ils peuvent associer librement les mots entre eux. Se crée ainsi une dialectique entre le sens ordinaire des mots, qui supporte la narration dramatique de l’opéra, et une signification plus métaphorique et subjective, d’ordre poétique, portée par les voix, les instruments et la partie électroacoustique, qui convoque nos sensations et notre inconscient.

> Découvrir la bande-annonce de l’opéra

Photos (de haut en bas) :  © Pierre Raimbault / autres photos © Martin Argyroglo