Hae-Sun Kang : le “Concerto de Chambre” d’Alban Berg raconte avant tout une histoire humaine.
Entretien
Le Concerto de chambre d’Alban Berg occupe une place singulière dans le parcours de Hae-Sun Kang. La violoniste de l’Ensemble intercontemporain l’a interprété à de nombreuses reprises, notamment sous la direction de Pierre Boulez. Le 14 novembre, à la Philharmonie de Paris, elle l’interprétera à nouveau aux côtés de Bertrand Chamayou et de Pierre Bleuse. L’occasion de revenir sur ses souvenirs et son attachement à cette œuvre aussi exigeante que profondément humaine.
Ce sera cette année la quatrième édition des EIC & Friends : qu’est-ce qui rend ces concerts différents des autres à vos yeux ?
Ce qui est intéressant, c’est que le « Friend », l’invité, n’est pas nécessairement invité en tant que musicien, mais en tant qu’artiste. La dernière fois, c’était d’ailleurs un metteur en scène, Calixto Bieito. En l’occurrence, il s’agit cette année de Bertrand Chamayou, un pianiste pour lequel j’ai beaucoup d’admiration ! Il y a quelques années, nous avons eu le bonheur qu’il accepte un projet avec les étudiants de l’Ensemble Next, un ensemble constitué des élèves de 3e cycle du CNSMD de Paris, spécialisé dans le répertoire contemporain et dont je suis la responsable artistique. C’était pour jouer Vortex Temporum de Gérard Grisey, et ce fut une excellente expérience. J’ai beaucoup apprécié sa personnalité, accessible et bienveillante, et mes étudiants en sont sortis enchantés. C’est de surcroit un magnifique pianiste, très profond et tout en retenue.
Vous interprèterez à ses côtés le Concerto de Chambre d’Alban Berg, sous la direction de Pierre Bleuse.
Oui, j’ai hâte : ce sera mon premier Kammerkonzert avec Pierre Bleuse, dont je trouve la direction passionnante et très inspirante. C’est une pièce que j’ai déjà jouée à de nombreuses reprises – bien souvent avec l’Ensemble intercontemporain d’ailleurs et sous la direction de Pierre Boulez.
Je me souviens particulièrement de deux occasions. La première, c’était ma première fois, avec Pierre-Laurent Aimard au piano, et l’autre avec Yefim Bronfman, dans le cadre du Festival de Lucerne. J’y étais en tant que coach des musiciens de l’Académie du Festival, et il n’était pas prévu que je joue. Mais la violoniste, Lisa Batiashvili, est tombée malade trois jours avant le concert. Pierre Boulez m’a proposé de la remplacer au pied levé. Cela faisait bien sept ou huit ans que je n’avais pas joué la partition. J’étais un peu inquiète car j’étais très prise par les cours que je devais donner, et je n’avais que quelques heures pour me préparer. Mais Pierre nous a dit ensuite, à Yefim et à moi, que ça avait été un concert inoubliable.
C’est une œuvre que j’affectionne particulièrement. J’ai le sentiment qu’elle raconte une histoire humaine.
C’est une œuvre que j’affectionne particulièrement. J’ai le sentiment qu’elle raconte une histoire, une histoire humaine – le premier thème s’appuie d’ailleurs sur les lettres des trois noms de Berg, Schoenberg et Webern. J’ai l’impression d’y retrouver mon histoire personnelle et d’y lire mon parcours de musicienne, la manière dont il a évolué. Au début de la pièce, un bref duo violon-piano semble « annoncer » l’œuvre dans son entier. Après quoi le violon reste silencieux pendant une dizaine de minutes. Je me souviens que, la première fois, Pierre Boulez m’avait proposé de m’asseoir, comme le font beaucoup de violonistes. J’avais refusé, même si c’est difficile de rester ainsi debout sans jouer pendant autant de temps.

Bertrand Chamayou, Pierre Bleuse et Hae-Sun Kang à la Cité de la musique, 1er novembre 2026
Que conseilleriez-vous à vos étudiant.e.s pour bien préparer cette partie de violon ?
Musicalement, l’œuvre est très difficile à défendre : il faut parvenir à bien comprendre la musique d’Alban Berg, et plus largement de la Deuxième École de Vienne. Ça peut paraitre compliqué. Seulement, j’ai eu la chance de travailler avec Pierre Boulez plusieurs pièces de cette période et ça m’a aidé : quand il parlait, on avait l’impression de tout comprendre. Ça devenait presque naturel.
Du point de vue de la technique violonistique, ce n’est pas nécessairement très bien écrit – à l’époque, la partie devait être redoutable à aborder ! C’est une pièce très lyrique, il faut que ça chante. La plus grande difficulté est de trouver le bon équilibre entre ce lyrisme et l’expressivité, sans sombrer dans l’excès. Il faut laisser s’exprimer toute l’intensité de la musique, mais avec une certaine réserve. Jusqu’à cette fin suspendue sur ces quatre pizzicati, qui font comme un écho par avance au début du Concerto à la mémoire d’un ange.
Photos © Denis Allard
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