Chisato Taniguchi : de Tokyo à Paris, sur les ailes des musiques d’aujourd’hui.
Entretien
Formée à l’École supérieure de musique de Toho-Gakuen auprès de Yumiko Meguri à Tokyo, puis au Conservatoire de Paris dans la classe de Florent Boffard, la jeune pianiste japonaise Chisato Taniguchi sera la soliste du Concerto pour piano d’Unsuk Chin dans le cadre du concert “carte blanche” à George Benjamin le 23 octobre à la Philharmonie de Paris. Rencontre avec celle qui figurait en 2022 parmi les lauréats du célèbre Concours International de Piano d’Orléans.
Chisato, d’où vous vient votre intérêt pour la musique d’aujourd’hui ?
Fin 2017, alors que je vivais encore au Japon, j’ai fait deux rencontres qui ont bouleversé ma vie de musicienne. La première fut celle du compositeur japonais Atsuhiko Gondai. Yumiko Meguri, ma professeure à l’École supérieure de musique de Toho-Gakuen travaille régulièrement, et depuis bien longtemps, avec des compositeurs d’aujourd’hui. Elle organise même un festival de musique de notre temps. C’est à son contact que je me suis peu à peu familiarisée avec la création musicale, alors que j’avais jusque-là à peine effleuré le répertoire composé qui va de la Deuxième Guerre mondiale à nos jours. Un jour, j’ai amené en cours les Trois pièces Op.11 de Schoenberg. Voyant mon intérêt, elle m’a conseillé diverses pièces de compositeurs d’aujourd’hui, notamment japonais, parmi lesquelles Cendres Lumineuses Op.111 (2008) d’Atsuhiko Gondai, pensant que sa sonorité me plairait.
Il se trouve qu’Atsuhiko Gondai est l’un de ses amis : ils se sont rencontrés pendant leurs études, qu’ils ont faites dans la même école que moi. Dès la première écoute, cette pièce a eu un véritable retentissement sur moi, sentiment qui ne m’a pas quitté depuis. J’ai commencé à la travailler au printemps 2018 et l’ai interprétée pour la première fois en public en juin de cette même année. Pour bien la préparer, j’ai eu la chance de rencontrer Atsuhiko Gondai lui-même, et de bénéficier de ses conseils. Alors qu’il est réputé très exigeant envers les interprètes, il m’a accordé sa confiance, ce qui m’a motivé à travailler d’autres pièces et d’autres compositeurs d’aujourd’hui, au point de vouloir en faire le travail d’une vie. Sa musique m’a aussi fait sortir de ma coquille en tant que pianiste, et je continue à travailler avec lui non seulement au Japon mais aussi en Italie et en France.
La deuxième rencontre très importante fut avec Sébastien Vichard, pianiste de l’Ensemble intercontemporain. Il se trouve que son épouse, magnifique violoniste, a fait ses études dans la même école de musique que moi à Tokyo et au Conservatoire de Paris. Ma professeure la connait et l’invite régulièrement à se produire dans le cadre de son festival. À partir de 2018, elle a donc organisé pour ses étudiants une série de master-classes avec Sébastien : je me souviens avoir été très impressionnée par sa qualité de son. Deux ans plus tard, alors que je cherchais à me perfectionner dans le répertoire d’aujourd’hui, en solo, musique de chambre ou ensemble, il m’a conseillé un 3ème cycle avec spécialisation en musique de notre temps au Conservatoire de Paris, dans la classe de Florent Boffard, lequel fut lui aussi pianiste de l’EIC. Aujourd’hui encore, je mesure ma chance d’avoir bénéficié de ce magnifique environnement.
Que représente pour vous le fait de jouer en soliste avec l’Orchestre du Conservatoire de Paris et l’Ensemble intercontemporain ?
En tant qu’étudiante en master de piano, j’ai eu par deux fois l’occasion de participer à des projets communs au Conservatoire de Paris et à l’EIC. Ce fut une expérience très particulière et surtout très émouvante. J’ai été très impressionnée par la clarté du son de l’Ensemble, ainsi que par la qualité du processus de travail autour des créations, chaque musicien étant disposé à chercher et à proposer des sons, sans aucune hésitation, et sans jamais perdre leur identité en tant que soliste, mais en partageant une direction musicale commune. J’ai immédiatement été séduite par cette approche de l’interprétation d’ensemble, qui me paraissait très nouvelle.
Il se trouve que j’ai également déjà joué en soliste avec l’Ensemble intercontemporain. C’était en avril 2022, au cours de la finale du Concours international de piano d’Orléans : au programme figurait Passacaille pour Tokyo de Philippe Manoury, accompagné par l’Ensemble sous la direction de Julien Leroy.
Depuis, je continue à collaborer de temps en temps avec l’EIC – notamment pour des remplacements. Chaque fois, j’apprends, solidifiant au passage les bases nécessaires à toute musicienne professionnelle.

Quel regard portez-vous sur Unsuk Chin, son œuvre pour piano et notamment son Concerto pour piano ?
C’est la première fois que je jouerai sa musique en concert, mais elle m’a toujours attirée, notamment son piano solo comme ses Six études de pianos. Je suis donc ravie d’avoir la chance de jouer son Concerto pour piano avec des musiciens que j’admire et George Benjamin.
Quand on parle de son langage musical, on évoque souvent son maître en composition, György Ligeti. Ils ont évidemment des points communs manifestes : elle a hérité de certaines de ses préoccupations. D’un autre côté, pour nous autres pianistes, il est plus intéressant de s’attacher à leurs différences de caractère, notamment au niveau des difficultés techniques.
Concernant Ligeti, j’ai entendu dire que c’est précisément parce qu’il n’était pas pianiste que ses idéaux musicaux s’expriment dans ses Études. Par conséquent, la difficulté pour l’interprète est d’intérioriser physiquement les sons et de maîtriser des techniques inédites. Unsuk Chin, au contraire, est elle-même une très bonne pianiste et tire pleinement parti de ses facilités de jeu, donnant le sentiment qu’elle se promène en toute liberté sur le clavier.
C’est précisément pour cette raison qu’il est si difficile pour d’autres pianistes de maîtriser la virtuosité époustouflante de sa musique pour piano. Mais, qu’il s’agisse d’œuvres pour orchestre ou pour piano, je pense que tout repose sur la joie de faire résonner les sons à partir des instruments. Dans ses œuvres pour piano, cette joie s’exprime notamment dans la transparence du son et la vivacité du rythme. Je m’efforce donc de me préparer autant que possible afin de transmettre ne serait-ce qu’un peu de cette joie.
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