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À voix nue. Entretien avec Francesca Verunelli, compositrice.

Entretien By Jéremie Szpirglas, le 11/05/2026

Dans La nuda voce, présentée en création mondiale le 21 mai prochain à la Philharmonie de Paris, la compositrice italienne Francesca Verunelli fait de la voix un espace de partage, de mémoire et d’appartenance. Une œuvre dans laquelle le chant est autant geste musical que manière d’être ensemble.

La nuda voce est seulement la troisième pièce que vous composez pour la voix, après Songs and Voices en 2023 et VicentinoOo pour les Cris de Paris : pourquoi y être venue si tard ?
J’ai longtemps hésité à écrire pour la voix. Tout d’abord parce que j’avais le sentiment que, dans l’écriture pour la voix, l’essentiel était, en quelque sorte, hors de portée. En effet, la voix va bien au-delà de la voix travaillée et d’un texte poétique. La voix, c’est l’être humain, sous toutes ses formes, depuis les premiers sons que nous entendons dans notre vie aux fredonnements sous la douche, et bien plus encore.
Le chant est aussi une métaphore, convoquée par tous les professeurs d’instruments pour inviter les jeunes musiciens à « chanter » : ce sont les cordes du violon qui vibrent comme nos cordes vocales, ou la colonne d’air d’une flûte, qui vibre comme celle qui sort de nos poumons.
Bref, je voulais travailler sur cette dimension de la voix, de son rôle à l’origine de tous les sons instrumentaux à celui de reflet du plus profond de notre humanité.
C’est ainsi que, dans Five Songs (Kafka’s sirens), le premier volet de Songs and Voices, j’ai cherché à reproduire le timbre et les inflexions de la voix via l’écriture instrumentale, pour remonter à la racine du chant, sans chanteur ni chanteuse. La question étant : qu’est-ce qu’une chanson quand personne ne chante ? Que reste-t-il du chant, sans la voix ?

Avec La nuda voce, c’est un peu l’inverse : vous revenez à l’essence de la voix, à ce qui, dans la voix, la rend voix sans confusion possible.
C’est en effet l’un des sujets du texte que j’utilise. Un texte que j’ai choisi parce qu’il parle de la voix mais aussi parce qu’il parle de l’être sans voix. Qu’est-ce qu’être sans voix ? Que veut dire « avoir une voix » (au sens d’appartenir à une communauté) quand on l’a perdue ?
C’est un poème populaire de la région où je suis née. Ce qu’il y a de très beau dans ce genre de textes, c’est l’idée d’une première voix qui s’élève, à laquelle, qu’elle soit belle ou non, juste ou non, se joignent toutes les autres. C’est une façon de participer et d’appartenir à la communauté : une personne se met à chanter, aussitôt rejointe par les autres, et tout le monde chante ensemble. Ce qui est très frappant c’est l’idée de partage qui se dégage de ces chants. C’est un chant totalement différent du chant lyrique, que l’on connait dans la musique écrite.
C’est une manière d’être humain, d’être ensemble, de faire collectif, de partager des moments, qui peuvent être du quotidien, comme une récolte, ou relevant de l’exceptionnel, comme un mariage ou des funérailles. Au reste, les auteurs de ces textes sont eux aussi très intégrés dans la communauté à laquelle ils ou elles appartiennent. L’une des grandes poétesses de ma région, autrice d’une œuvre remarquable, était bergère.

D’une certaine manière, dans cette poésie, eu égard au contexte qui l’a vue naitre, aucune voix n’est inutile, chacune a son sens et sa place – alors que j’ai si souvent le sentiment que, dans notre société contemporaine, nos voix sont inutiles, ou du moins non entendues. Ça fait partie intégrante de l’intention globale poétique parce qu’il y a là quelque chose de très politique. Pas au sens courant du terme – celui des partis, de la vie politique –, mais au sens premier du mot.




Comment ces textes nous sont-ils parvenus ?
C’est une transmission orale. J’avoue ne pas avoir entendu celui-là personnellement pendant mon enfance, mais des gens s’en souviennent – même si de moins en moins. Pour certains, on en connait plusieurs versions, selon les endroits – liées, j’imagine, à la mémoire plus ou moins fiable des passeurs successifs, et à leur capacité à pallier ces lacunes. En revanche, quelles que soient les variantes, on arrive toujours à les reconnaitre.

Utilisez-vous plusieurs variantes dudit texte, justement ?
Non. Je ne connais qu’une version de ce poème, et je le reprends tel quel, ou par bribes, d’un bout à l’autre de la pièce. La nuda voce est en trois mouvements. Dans le premier, il y a vraiment cette idée de seuil – ce moment où quelqu’un décide de prendre la parole et de projeter sa voix vers les autres. Ce moment peut paraitre banal, mais est en réalité crucial. C’est un moment violent, qui exige beaucoup de courage, car c’est le moment où les sons commencent à être partagés.
C’est pourquoi, au début, la soprano se tient au sein de l’ensemble, dans lequel elle a du reste deux alter egos : le saxophone baryton et la clarinette contrebasse, qui produisent des harmoniques très similaires à la voix. Ce n’est que vers la fin du premier mouvement que la chanteuse s’avance sur le devant la scène. Son chant, jusqu’alors complètement intégré au tissu musical, se détache alors dans une véritable prise de parole, en voix de tête.

 


Le deuxième mouvement offre un contraste radical avec le premier : j’ai voulu aller chercher la racine, plus intime et profonde, de la voix. Je vais donc explorer le registre grave de la mezzo-soprano, en voix de poitrine. C’est une voix plus sombre, teintée d’une couleur singulière. S’y mêlent les voix des flûtistes, qui interagissent avec le son de leurs instruments au moyen de doigtés spéciaux, dans une sorte de démultiplication vocale ou de chœur virtuel, masquant à la fois la source et l’individualité des voix.
La voix, dans ce second mouvement, c’est un peu comme un corps enseveli sous la neige – on devine sa silhouette, mais estompée par la couche de neige qui le recouvre.
Dans la troisième partie, tout le monde chante. Même le chef abandonne son estrade et se joint aux instrumentistes pour chanter avec eux : il rentre dans le rang – symboliquement, toutes les voix se valent. À rebours de l’extrême individualisation, il n’y a aucune vie inutile, chaque individu est intégré, chaque voix compte.

 

+ Découvrir la musique de Francesca Verunelli 

 

Photos © Rui Camilo/EvS-Musikstiftung/laif  ; page extraite de la partition pour violoncelle de La nuda voce