{"id":7709,"date":"2015-02-27T16:58:22","date_gmt":"2015-02-27T14:58:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/?p=7709"},"modified":"2015-02-27T16:58:22","modified_gmt":"2015-02-27T14:58:22","slug":"solaris-la-planete-ocean","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/fr\/2015\/02\/solaris-la-planete-ocean\/","title":{"rendered":"Solaris, l&#039;oc\u00e9an et le cerveau."},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #000080;\"><em><span style=\"font-size: large;\"><a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_45.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7713\" alt=\"dorotheesmith_ensemble_45\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_45.jpg\" width=\"492\" height=\"328\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_45.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_45-300x200.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><\/span><\/em><\/span><br \/>\n<span style=\"color: #000080;\"><em><span style=\"font-size: large;\">L<\/span>e philosophe et \u00e9crivain, Pierre Cassou-Nogu\u00e8s s&rsquo;est livr\u00e9 \u00e0 une libre analyse de\u00a0<\/em>Solaris,<em> roman de \u00a0science-fiction de Stanislas Lem \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;op\u00e9ra du m\u00eame nom qui sera cr\u00e9\u00e9 le <a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/fr\/concert-786-Solaris.html\">5 mars 2015 au Th\u00e9\u00e2tre des Champs-Elys\u00e9es<\/a>.\u00a0<\/em><\/span><br \/>\nSolaris, la plan\u00e8te oc\u00e9an, envoie des fant\u00f4mes visiter les cosmonautes de la station orbitale. Ils ne sont que trois cosmonautes mais chacun a ses visiteurs, toujours le m\u00eame\u00a0: une figure de son pass\u00e9 lui revient, une figure qui le fait souffrir parce qu&rsquo;elle est li\u00e9e \u00e0 quelque faute qu&rsquo;il a commise. Kelvin, le narrateur, retrouve Harey, une jeune femme, une adolescente de dix-neuf, qui s&rsquo;\u00e9tait suicid\u00e9e dix ans auparavant apr\u00e8s qu&rsquo;ils se soient s\u00e9par\u00e9s. Kelvin avait quitt\u00e9 leur appartement, prenant ses affaires et laissant entendre \u00e0 Harey qu&rsquo;elle n&rsquo;oserait pas, malgr\u00e9 les ampoules de poison qu&rsquo;il se souvenait avoir ramen\u00e9 du laboratoire et d\u00e9pos\u00e9 dans le placard de la salle de bain. Il \u00e9tait rentr\u00e9, quelques jours plus tard mais trop tard justement. Harey \u00e9tait morte. Il l&rsquo;avait tu\u00e9e. Mais elle revient maintenant, dans sa chambre de la station orbitale. Quand il se r\u00e9veille, elle est assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, au bord du lit. Il la tue \u00e0 nouveau, comme les autres cosmonautes ont d&rsquo;abord aussi tent\u00e9 de supprimer leur visiteur. Kelvin oblige Harey a prendre place dans l&rsquo;un des vaisseaux qui permettent aux cosmonautes de sortir de la station, Elle crie, elle a peur, les visiteurs ne supportent d&rsquo;\u00eatre s\u00e9par\u00e9s de celui auquel ils sont ainsi attach\u00e9s. Ils ne savent pas m\u00eame pourquoi ils ont besoin de sa pr\u00e9sence ininterrompue. Ils le suivent pas \u00e0 pas. Harey tente d&rsquo;ouvrir le cockpit. Elle se d\u00e9chire les mains sur les commandes mais Kelvin envoie le vaisseau dans l&rsquo;espace o\u00f9 Harey se perd.<br \/>\nKelvin retourne dans sa cabine, il se couche, s&rsquo;endort et Harey l&rsquo;attend \u00e0 son r\u00e9veil. Elle ne sait rien de ce qui s&rsquo;est pass\u00e9. Elle ne peut pas lui en vouloir. Elle ignore qu&rsquo;il l&rsquo;a tu\u00e9e la veille et dix ans auparavant. Elle le retrouve comme apr\u00e8s une maladie, qui aurait effac\u00e9 une partie de sa m\u00e9moire. Elle ne se souvient pas de ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 la veille, ou du voyage qui les a conduits dans la station. Elle le reconna\u00eet, bien s\u00fbr. C&rsquo;est comme si elle avait toujours v\u00e9cu avec lui. Elle sait seulement qu&rsquo;elle ne doit plus le quitter.<br \/>\nOn ne conna\u00eet pas les visiteurs des deux autres cosmonautes, Snaut et Sartorius, l&rsquo;un semble recevoir un enfant espi\u00e8gle mais l&rsquo;on n&rsquo;en sait pas plus. Sit\u00f4t apr\u00e8s son arriv\u00e9e dans la station, Kelvin croise une femme noire, torse nue. Elle visitait le savant qu&rsquo;il remplace, Gibarian, et qui est mort. La fid\u00e9lit\u00e9 de la femme est telle qu&rsquo;elle va s&rsquo;allonger \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cadavre dans la chambre froide. Quand Kelvin l&rsquo;y d\u00e9couvre, ses paupi\u00e8res et ses narines sont couvertes de givre et, pourtant, elle respire encore. Elle n&rsquo;est pas morte. Les visiteurs ne sont pas comme nous, c&rsquo;est \u00e9vident d\u00e8s le d\u00e9but. Harey porte une robe dont les boutons ne sont que d\u00e9coratifs et qu&rsquo;il faut d\u00e9chirer pour \u00f4ter. Quand elle se blesse, sa peau cicatrise en quelques minutes. Les visiteurs ne sont pas humains, les cosmonautes ne savent pas comment les appeler, des visiteurs, des fant\u00f4mes, des cr\u00e9atures F. Ce qui est s\u00fbr, c&rsquo;est qu&rsquo;ils viennent de Solaris, la plan\u00e8te oc\u00e9an, mais pourquoi\u00a0? Pourquoi Solaris envoie-t-elle dans la station ces visiteurs\u00a0? C&rsquo;est la question qui tourmente les trois cosmonautes et \u00e0 laquelle le roman de S. Lem ne donne pas de r\u00e9ponse univoque.<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_10.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7714\" alt=\"dorotheesmith_ensemble_10\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_10.jpg\" width=\"492\" height=\"328\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_10.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_10-300x200.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><br \/>\nDans le roman, on ne d\u00e9couvre pas d\u00e8s le d\u00e9but la pr\u00e9sence des visiteurs. On suit d&rsquo;abord l&rsquo;arriv\u00e9e de Kelvin dans la station en orbite autour de Solaris. La plan\u00e8te est gigantesque, un oc\u00e9an agit\u00e9 d&rsquo;incompr\u00e9hensibles mouvements, qui attire le regard et mobilise l&rsquo;attention. La station elle-m\u00eame semble \u00eatre abandonn\u00e9e. Les \u00e9quipements sont en mauvais \u00e9tat. Les robots ont \u00e9t\u00e9 remis\u00e9s et personne ne vient accueillir Kelvin quand il d\u00e9barque. Snaut et Sartorius restent enferm\u00e9s dans leur chambre, occup\u00e9 \u00e0 leurs affaires et \u00e0 ses \u00e9changes \u00e9tranges avec l&rsquo;oc\u00e9an. Entr\u00e9 dans sa propre chambre, la premi\u00e8re chose que fait Kelvin, du reste, est d&rsquo;observer l&rsquo;oc\u00e9an \u00e0 travers la baie vitr\u00e9e.<br \/>\nOn pourrait se trouver dans une station baln\u00e9aire l&rsquo;hiver, un h\u00f4tel d\u00e9cr\u00e9pi sur le bord de la mer. Du moins, la station orbitale est tourn\u00e9e vers la plan\u00e8te oc\u00e9an comme les b\u00e2timents de la plage regardent vers la mer. Et, comme il se doit, les h\u00f4tes, rest\u00e9s sur ce bord de mer, l&rsquo;hiver venu, quand les touristes sont partis, sont un peu n\u00e9glig\u00e9s et accapar\u00e9s par des obsessions qui nous \u00e9chappent. C&rsquo;est seulement au bout de quelque temps, un quart environ du roman, qu&rsquo;il nous faut accepter que ces obsessions ont une r\u00e9alit\u00e9 et que l&rsquo;oc\u00e9an en effet produit des fant\u00f4mes qui viennent hanter les derniers humains de ce bord de mer.<br \/>\nEvidemment, Solaris est isol\u00e9e dans l&rsquo;espace, \u00e0 une distance ind\u00e9termin\u00e9e de la Terre avec laquelle les cosmonautes n&rsquo;ont que peu, ou ne semblent parfois n&rsquo;avoir m\u00eame plus, de rapport. Cet oc\u00e9an est \u00e9clair\u00e9 de deux soleils qui produisent des aurores rouges, des cr\u00e9puscules verts, toutes sortes d&rsquo;illuminations que nos mers ne connaissent pas. Par ailleurs, cet oc\u00e9an se voit principalement du dessus, d&rsquo;en haut, puisque la station orbitale le surplombe, alors que, depuis la plage, ou m\u00eame un bateau, on regarde le mer \u00e0 l&rsquo;horizontale, et c&rsquo;est cet horizon qui produit alors l&rsquo;impression d&rsquo;immensit\u00e9. Mais, justement, la plan\u00e8te oc\u00e9an partage avec notre propre oc\u00e9an une sorte d&rsquo;\u00e9tranget\u00e9, qui tient \u00e0 cette immensit\u00e9 et \u00e0 cette solitude, \u00e0 ce que l&rsquo;\u00e9tendue liquide nous reste incompr\u00e9hensible et inhospitali\u00e8re, insaisissable \u00e0 la pens\u00e9e comme au corps, inhumaine en un mot\u00a0: nous ne pouvons pas m\u00eame nous y d\u00e9placer, sinon maladroitement, en flottant au-dessus de l&rsquo;ab\u00eeme ou dans un vaisseau qui nous donne la naus\u00e9e. Les mouvements de notre oc\u00e9an, les vagues, les formations nuageuses sont, \u00e0 les contempler depuis la plage, aussi \u00e9nigmatiques que les \u00e9ruptions de Solari, les \u00ab\u00a0longus\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0mimo\u00efdes\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0sym\u00e9triades\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0asym\u00e9triades\u00a0\u00bb.<br \/>\nToutes sortes de th\u00e9ories ont \u00e9t\u00e9 invent\u00e9es depuis la d\u00e9couverte de Solaris. Comment la plan\u00e8te maintient-elle son orbite autour de ses deux soleils\u00a0? Si l&rsquo;oc\u00e9an restait immobile, la plan\u00e8te quitterait sa trajectoire. Il faut donc qu&rsquo;elle compense l&rsquo;attraction plus forte de l&rsquo;un des soleils par ses mouvements, ses vagues, ses mar\u00e9es pour ainsi dire, mais ceux-ci ne repr\u00e9sentent-ils que des formations que l&rsquo;on pourrait dire, par extension, \u00ab\u00a0g\u00e9ologiques\u00a0\u00bb, ou bien faut-il accorder la vie \u00e0 Solaris, ou une intelligence m\u00eame, qui calculerait ses mouvements\u00a0? Ou bien encore ces cat\u00e9gories, comme l&rsquo;indique peut-\u00eatre le terme de \u00ab\u00a0formations <i>g\u00e9ologiques<\/i>\u00a0\u00bb, sont-elles trop \u00e9troites, convenant \u00e0 la Terre et \u00e0 ses habitants mais non \u00e0 cet \u00eatre incongru qu&rsquo;est Solaris\u00a0?<br \/>\nNos trois cosmonautes sont convaincus que le Contact a bien \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli\u00a0: les visiteurs en sont la preuve. Mais que veut l&rsquo;oc\u00e9an envoyant ces fant\u00f4mes troubler les humains qui l&rsquo;observent\u00a0? L&rsquo;oc\u00e9an veut-il m\u00eame quelque chose\u00a0? Ou ne faut-il y voir que le jeu d&rsquo;un enfant, sans signification pr\u00e9cise\u00a0? Ou une r\u00e9p\u00e9tition m\u00e9canique comme un disque qui tourne en boucle\u00a0? Comment l&rsquo;oc\u00e9an proc\u00e8de-t-il et, surtout, pourquoi\u00a0?<br \/>\nLes trois hommes tentent donc \u00e0 leur tour des exp\u00e9riences et des th\u00e9ories. Il ne sert \u00e0 rien de se d\u00e9barrasser des visiteurs puisqu&rsquo;ils reviennent toujours \u00e0 nouveau. Mais, observant dans un microscope atomique les tissus de Harey, Kelvin d\u00e9couvrent que toute texture s&rsquo;efface \u00e0 certaines \u00e9chelles. C&rsquo;est le vide au lieu des atomes qui nous constituent. Comme si ces corps que les humains peuvent voir et toucher, qui leur r\u00e9sistent parfois, n&rsquo;\u00e9taient constitu\u00e9s que de n\u00e9ant. Comment l&rsquo;oc\u00e9an peut-il en r\u00e9aliser la synth\u00e8se et pourquoi choisit-il dans la m\u00e9moire de chacun cet \u00eatre qui le ram\u00e8nera au point le plus douloureux, le plus obscur de son pass\u00e9\u00a0? L&rsquo;oc\u00e9an lirait le cerveau des cosmonautes. Il y saisirait \u00e0 la fois les processus conscients et inconscients, sans forc\u00e9ment en reconna\u00eetre la diff\u00e9rence. Ce serait alors pourquoi il buterait sur des sortes de kystes inconscients dans l&rsquo;esprit humain et en reproduirait les figures sans savoir que celles-ci sont douloureuses. C&rsquo;est que propose Snaut.\u00a0 Mais s&rsquo;agit-il de faire souffrir les humains ou, au contraire, d&rsquo;entrer en contact avec eux\u00a0? Kelvin refuse que l&rsquo;oc\u00e9an soit accessible aux sentiments que nous connaissons, ni qu&rsquo;il puisse vouloir se venger, comme nous le voudrions, ni m\u00eame qu&rsquo;il comprenne ce qui joue dans l&rsquo;amour entre deux humains\u00a0: \u00ab\u00a0non, je ne croyais pas qu&rsquo;il put s&rsquo;\u00e9mouvoir de la trag\u00e9die de deux \u00eatres humains. Pourtant, ses activit\u00e9s avaient un but.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a><br \/>\nSartorius construit un annihilateur, en supposant que les visiteurs sont constitu\u00e9s de neutrinos instables, mais il envoie aussi la somme des processus c\u00e9r\u00e9braux de Kelvin par un rayon lumineux que frappe l&rsquo;oc\u00e9an. Il est certain que l&rsquo;une de ses tentatives r\u00e9ussit, et les visiteurs ne reviennent plus. Cependant, Kelvin commence alors \u00e0 r\u00eaver, persuad\u00e9 que l&rsquo;oc\u00e9an a pris possession de la station et de son propre esprit. Il r\u00eave, semble-t-il, qu&rsquo;il est la plan\u00e8te elle-m\u00eame, l&rsquo;oc\u00e9an dans une sorte de pr\u00e9sence silencieuse et enti\u00e8rement absorb\u00e9e par elle-m\u00eame, ses propres mouvements int\u00e9rieurs. C&rsquo;est seulement quand une main, une main humaine, le touche, qu&rsquo;il prend conscience, de sa surface et, du m\u00eame coup, de cet \u00e9cart entre l&rsquo;int\u00e9rieur de lui-m\u00eame et l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 qui l&rsquo;entoure\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0Sous les doigts qui me caressent d&rsquo;un mouvement h\u00e9sitant, mes l\u00e8vres, mes joues sortent du n\u00e9ant, et la caresse s&rsquo;\u00e9tendant, j&rsquo;ai un visage, le souffle gonfle ma poitrine, j&rsquo;existe. Et recr\u00e9\u00e9, je cr\u00e9\u00e9 \u00e0 mon tour, et devant moi, appara\u00eet un visage que je n&rsquo;ai encore jamais vu, \u00e0 la fois inconnu et connu.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><br \/>\nLe roman a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en 1961. Les savants imaginaient d\u00e9j\u00e0 que la pens\u00e9e tout enti\u00e8re de l&rsquo;individu, la pens\u00e9e consciente et inconsciente, est repr\u00e9sent\u00e9e dans son cerveau. Et ils r\u00eavaient de pouvoir la d\u00e9coder. Le philosophe austro-am\u00e9ricain Herbert Feigl, a invent\u00e9 en 1957 l&rsquo;auto-c\u00e9r\u00e9broscope, un appareil qui pr\u00e9senterait sur un \u00e9cran l&rsquo;\u00e9tat du cerveau de l&rsquo;utilisateur, avec tous ses d\u00e9tails, de telle sorte que l&rsquo;utilisateur puisse y reconna\u00eetre son propre \u00e9tat mental, savoir donc ce qu&rsquo;il a dans la t\u00eate, en tous les sens de l&rsquo;expression. L&rsquo;auto-c\u00e9r\u00e9broscope reste bien s\u00fbr un appareil imaginaire, qui se pr\u00eate seulement \u00e0 des exp\u00e9riences de pens\u00e9es. Mais, justement, imaginons, qu&rsquo;apprendrions-nous de nous-m\u00eames si nous pouvions d\u00e9crypter l&rsquo;\u00e9tat de notre cerveau\u00a0? Pourrions-nous y saisir et en quelque fa\u00e7on recr\u00e9er des images, des figures dont nous n&rsquo;aurions pas conscience\u00a0? L&rsquo;auto-c\u00e9r\u00e9broscopie serait-elle de l&rsquo;introspection, comme le sugg\u00e8re Feigl puis M. Minsky, ou une psychanalyse d&rsquo;un nouveau type qui r\u00e9v\u00e9lerait brusquement les figures inconscientes qui hantent le sujet\u00a0?<br \/>\n<a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_08.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7715\" alt=\"dorotheesmith_ensemble_08\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_08.jpg\" width=\"492\" height=\"328\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_08.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2015\/02\/dorotheesmith_ensemble_08-300x200.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><br \/>\nLes neurosciences actuelles continuent de r\u00eaver \u00e0 des \u00ab\u00a0brain-readers\u00a0\u00bb, qui liraient notre pens\u00e9e dans le cerveau, les images que nous cherchons \u00e0 visualiser, les mots que nous pronon\u00e7ons dans notre fors int\u00e9rieur ou nos intentions qu&rsquo;elles soient conscientes ou inconscientes, ou encore nos biais inconscients alors, des biais racistes, des pr\u00e9f\u00e9rences sociales. Les dispositifs qui peuvent \u00eatre effectivement r\u00e9alis\u00e9s restent tout \u00e0 fait modestes\u00a0: l&rsquo;intention par exemple que l&rsquo;on peut capter, c&rsquo;est celle d&rsquo;appuyer sur le bouton avec la main gauche ou avec la main droite dans les dix prochaines s\u00e9ances. Nous sommes encore loin du temps o\u00f9, comme dans d&rsquo;autres romans de science-fiction, on pourrait rep\u00e9rer l&rsquo;auteur virtuel d&rsquo;un crime avant qu&rsquo;il ne l&rsquo;ait ex\u00e9cut\u00e9, \u00e0 partir de la simple intention criminelle. Mais les savants, comme les \u00e9crivains, y songent.<br \/>\nJean-Philippe Toussaint a install\u00e9 au Louvre au printemps 2013 une machine \u00e0 lire les pens\u00e9es, qu&rsquo;il pr\u00e9sentait comme \u00e9tant susceptible de d\u00e9crypter en temps r\u00e9el et d&rsquo;afficher sur un \u00e9cran les images qui passent dans la t\u00eate du sujet qui lit un roman, des images donc dont il faut croire que le sujet lui-m\u00eame les ignore, sans quoi la machine n&rsquo;eut fait qu&rsquo;apprendre au sujet ce qu&rsquo;il savait d\u00e9j\u00e0. L&rsquo;installation n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un leurre destin\u00e9 \u00e0 nous confronter \u00e0 notre rapport \u00e0 la technique et \u00e0 notre peur et \u00e0 notre fascination pour une lecture du cerveau. Que d\u00e9couvrions-nous en passant dans la machine \u00e0 lire les pens\u00e9es\u00a0? Si celle-ci d\u00e9voile en effet quelque chose que nous ignorions, voudrions-nous le savoir\u00a0?<br \/>\nCependant, c&rsquo;est pour ainsi dire anecdotiquement que le roman de Lem conduit \u00e0 ces questions. Solaris n&rsquo;est pas une machine \u00e0 lire les pens\u00e9es. On ne sait pas en fait ce qu&rsquo;est Solaris, une machine, un vivant ou une intelligence. En cela aussi, Solaris ressemble \u00e0 notre oc\u00e9an. Le roman se termine de fa\u00e7on abrupte. La question de la nature de l&rsquo;Oc\u00e9an reste sans r\u00e9ponse, celle de l&rsquo;origine de ses fant\u00f4mes aussi, mais cette main qui le r\u00e9veille, dans les derni\u00e8res pages, est celle du baigneur au printemps, qui une premi\u00e8re fois \u00ab\u00a0go\u00fbte\u00a0\u00bb l&rsquo;eau, et l&rsquo;oblige \u00e0 reprendre sa place, annihilant d&rsquo;un seul coup les brouillards et les fant\u00f4mes que l&rsquo;hiver l&rsquo;oc\u00e9an envoie sur la c\u00f4te.<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0\u00a0 Stanislas Lem, <i>Solaris<\/i>, tr. fr J.-M. Jasienko, Paris, Deno\u00ebl, 1966, p.249.\n<\/div>\n<div>\n<a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a><i>\u00a0\u00a0 Ibid.<\/i>, p.219-220.\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;&#8212;-<br \/>\nPhotos (c) Doroth\u00e9e Smith<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le philosophe et \u00e9crivain, Pierre Cassou-Nogu\u00e8s s&rsquo;est livr\u00e9 \u00e0 une libre analyse de\u00a0<em>Solaris<\/em>,\u00a0roman\u00a0de science-fiction de Stanislas Lem \u00e0 l&rsquo;origine de l&rsquo;op\u00e9ra du m\u00eame nom qui sera cr\u00e9\u00e9 le\u00a0<a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/fr\/concert-786-Solaris.html\">5 mars 2015 au Th\u00e9\u00e2tre des Champs-Elys\u00e9es<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"author":110,"featured_media":7717,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[646,647,648],"class_list":["post-7709","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-grand-angle","tag-pierre-cassou-nogues","tag-solaris","tag-theatre-des-champs-elysees"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.5 - 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