{"id":7334,"date":"2014-10-01T11:46:04","date_gmt":"2014-10-01T09:46:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/?p=7334"},"modified":"2014-10-01T11:46:04","modified_gmt":"2014-10-01T09:46:04","slug":"le-monodrame-ou-la-contradiction-faite-forme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/fr\/2014\/10\/le-monodrame-ou-la-contradiction-faite-forme\/","title":{"rendered":"Le monodrame, ou la contradiction faite forme"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/1-DSC_4830-2-\u00a9-Luc-Hossepied.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7349\" alt=\"1-DSC_4830-2 \u00a9 Luc Hossepied\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/1-DSC_4830-2-\u00a9-Luc-Hossepied.jpg\" width=\"492\" height=\"458\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/1-DSC_4830-2-\u00a9-Luc-Hossepied.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/1-DSC_4830-2-\u00a9-Luc-Hossepied-300x279.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><br \/>\n<span style=\"color: #333300;\"><em><span style=\"font-size: large;\">L<\/span>\u2019\u00e9criture pour voix seule ne date pas du xx<sup>e<\/sup> si\u00e8cle mais jamais auparavant la solitude de ces voix n\u2019avait sembl\u00e9 aussi grande et aussi peupl\u00e9e de souvenirs, de spectres et d\u2019affects. La psych\u00e9 devenait un monde \u00e0 explorer, plein de d\u00e9tours et de secrets et la musique une exp\u00e9dition dans les labyrinthes du sentiment. Ces voix solitaires reviennent dans nombre d\u2019\u0153uvres contemporaines dont celles de Johannes Maria Staud, H\u00e8ctor Parra, Blaise Ubaldini ou Luciano Berio que l\u2019Ensemble intercontemporain interpr\u00e9tera pendant la saison 2014-15.\u00a0<\/em><\/span><span style=\"color: #333300;\"><em>Marie Gil retrace l\u2019histoire de ces voix qui trouvent l\u2019une de leur manifestation privil\u00e9gi\u00e9e dans la forme intime du monodrame.<\/em><\/span><br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<span style=\"font-size: large;\">L<\/span>e monodrame, mise en musique d\u2019un texte monologu\u00e9 chant\u00e9 ou dit par un r\u00e9citant, met en relation une voix et un orchestre. Selon les \u0153uvres, et selon ce qu\u2019on veut y voir, on dira qu\u2019il confronte la voix et l\u2019orchestre, ou qu\u2019il loge la voix dans l\u2019orchestre. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 une parole chant\u00e9e, fragile dans son \u00e9coulement monom\u00e9lodique et fluide, ou heurt\u00e9e, formelle, mais toujours une, et de l\u2019autre le nombre, la coloration, la force. Quelle que soit la lecture, le monodrame est une confrontation, un heurt des contraires, une contradiction esth\u00e9tique. Il tire sa force et sa beaut\u00e9, la particularit\u00e9 de l\u2019\u00e9motion qu\u2019il suscite, de cette contradiction.<br \/>\nLa voix est isol\u00e9e. En cela, elle est d\u2019embl\u00e9e lyrique, non au sens musical du terme mais au sens stylistique, litt\u00e9raire. Le lyrisme rel\u00e8ve en effet d\u2019un syst\u00e8me actantiel fondamental : il est \u00ab expression de soi \u00e0 soi sur soi \u00bb. Ce n\u2019est pas un jeu de mot : l\u2019\u00e9metteur est \u00e0 la fois le r\u00e9cepteur et l\u2019objet du message, \u00ab ce qui se traduit dans le discours, rappelle Georges Molini\u00e9, par une surabondance d\u2019indices de la premi\u00e8re personne \u00bb. Le monologue est empli de ces figures qui \u00ab repr\u00e9sentent \u00bb le discours \u00e0 soi pour soi : exclamation, allocution, interrogation oratoire\u2026 Le lyrisme est proche de l\u2019\u00e9l\u00e9gie, \u00ab expression du sentiment amoureux, assorti d\u2019une connotation plaintive \u00bb, et alli\u00e9 au path\u00e9tique. Si l\u2019on parle de soi \u00e0 soi, c\u2019est que la communication est morte. Dans <em>La Voix humaine<\/em> de Poulenc, dans les premiers monodrames, la ligne qui relie \u00e0 l\u2019autre ne fonctionne plus, on n\u2019entend plus que \u00ab tr\u00e8s loin, tr\u00e8s loin \u00bb, puis plus du tout\u2026 Mais il s\u2019agit aussi d\u2019une autre forme de naissance du Moi : le monodrame, avec Poulenc et Schoenberg na\u00eet avec l\u2019expressionnisme allemand et l\u2019\u00e9mergence de la psychanalyse \u00e0 Vienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/la-voix-humaine_NB.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7342\" alt=\"CHT200451\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/la-voix-humaine_NB.jpg\" width=\"492\" height=\"359\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/la-voix-humaine_NB.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/la-voix-humaine_NB-300x219.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><span style=\"font-size: x-small;\">Berthe Bovy dans <em>La Voix Humaine <\/em>(c) DR<\/span><\/p>\n<p>L\u2019\u00e8re du monodrame, c\u2019est celle de l\u2019enfer, des forces obscures de l\u2019homme, \u00ab c\u2019est quand le th\u00e9\u00e2tre rend r\u00e9elles des choses irr\u00e9elles, \u00e9crit Kafka, qu\u2019il atteint ses plus grands effets. La sc\u00e8ne devient alors un p\u00e9riscope de l\u2019\u00e2me qui \u00e9claire la r\u00e9alit\u00e9 par le dedans \u00bb. On plonge en soi pour sortir la parole comme en un accouchement sale : et la solitude sc\u00e9nique est le seul mode mim\u00e9tique d\u2019expression de l\u2019absolue d\u00e9r\u00e9liction de notre \u00e2me, qui n\u2019appara\u00eet plus que comme un gant retourn\u00e9. Schoenberg revendique le r\u00f4le de l\u2019art au service de l\u2019inconscient : <em>Erwartung<\/em>, c\u2019est la voix humaine en \u00e9tat d\u2019hyst\u00e9rie. Cela ne va pas sans une dimension politique, qu\u2019Adorno dans La Philosophie de la nouvelle musique identifie bien lorsqu\u2019il analyse \u00ab la solitude comme style \u00bb, ins\u00e9parable de l\u2019expression de la souffrance, ce nouveau credo ou plut\u00f4t cogito du monde moderne \u2013 \u00ab Je saigne donc je suis \u00bb. D\u2019abord parce que la solitude sur sc\u00e8ne, int\u00e9grale \u2013 tout le long du drame \u2013 ne dit pas seulement l\u2019expression du moi de l\u2019auteur, mais ouvre surtout la possibilit\u00e9 de l\u2019identification du spectateur, ouvre sur la projection de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 de ce dernier dans son face \u00e0 face solitaire avec le drame.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"\/\/www.youtube.com\/embed\/f4pwMSll5kE\" height=\"369\" width=\"492\" allowfullscreen=\"\" frameborder=\"0\"><\/iframe><br \/>\nLa \u00ab voix humaine \u00bb le permet, elle est anonyme ; voix d\u2019une femme sans nom. Dans <em>Der Riss durch den Tag<\/em> de Johannes Maria Staud, elle sera celle d\u2019un homme (Bruno Ganz) qui traverse la ville en temps de dictature comme elle traverse les couleurs de l\u2019orchestre. \u00ab Le geste de l\u2019individu solitaire devient objet de citation \u00bb, rappelle Adorno, et \u00ab d\u00e9c\u00e8le la solitude comme destin universel \u00bb. Cette solitude est un style, c\u2019est-\u00e0-dire un fait social. Le monodrame est n\u00e9 sur le terreau des pr\u00e9misses des drames du vingti\u00e8me\u00a0si\u00e8cle, et la souffrance n\u2019y est pas une simple figure, mais le motif organisateur de la forme et de l\u2019expression \u2013 \u00ab la douleur est de partout \u00bb, \u00e9crit encore Cocteau \u00e0 propos de son monodrame.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/2-Passagio.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7337\" alt=\"R\u008ep\u008etition de l'Ensemble Intercontemporain dirig\u008ee par Susanna M\u008alkki, Cit\u008e de la Musique, Paris, 09.06.2009\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/2-Passagio.jpg\" width=\"492\" height=\"327\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/2-Passagio.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/2-Passagio-300x199.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><span style=\"font-size: x-small;\"><em>Passagio<\/em> de Luciano Berio (c) Aymeric Warm\u00e9-Janville<\/span><\/p>\n<p><em>Passaggio<\/em> de Berio (1961-1962) l\u2019incarne le mieux peut-\u00eatre : cette \u00ab action sc\u00e9nique \u00bb s\u2019ouvre sur la figure d\u2019une femme seule sur sc\u00e8ne, \u00ab elle \u00bb, figure ind\u00e9finie, qui est \u00ab environn\u00e9e des fantasmes de son pass\u00e9, des situations virtuelles qui ne se sont pas d\u00e9velopp\u00e9es \u00bb \u00e9crit Berio, comme la <em>M\u00e9d\u00e9e<\/em> de Dusapin l\u2019est des fant\u00f4mes de ses terreurs. C\u2019est toujours l\u2019acte d\u2019enserrer, d\u2019envelopper comme un milieu la solitude de la voix, qui dit elle \u00e0 son tour, en miroir, cet enveloppement : le texte ici contient l\u2019orchestre. \u00ab Elle \u00bb traverse la sc\u00e8ne en six \u00ab stations \u00bb, qui l\u2019identifient au Christ : la situation sc\u00e9nique comme musicale place la voix en situation de victime souffrante. Puis apparaissent des ch\u0153urs, dans les parties 2 et 3, qui dissolvent le monodrame dans la messe. Mais son essence a \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e : il est le lieu d\u2019une expression hyperbolique et indicible du patior, celle de la solitude de l\u2019Homme face \u00e0 la totalit\u00e9 qui l\u2019ignore et le tue. Patior prend dans <em>Passaggio<\/em> \u2013 qui est aussi passage par une forme \u2013 un sens absolu. Comme dans <em>Winterreise<\/em>, dont Mark Andre propose une version mono-op\u00e9ratique, le \u00ab voyage \u00bb du monodrame est voyage vers la mort, la tonalit\u00e9 mineure de la croix, qui est ici voix, vient se heurter \u00e0 l\u2019atonalit\u00e9 de l\u2019orchestre.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/3-DSC_9781.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7338\" alt=\"3-DSC_9781\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/3-DSC_9781.jpg\" width=\"492\" height=\"328\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/3-DSC_9781.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/3-DSC_9781-300x200.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><span style=\"font-size: x-small;\">Georg Nigl dans <em>Winterreise<\/em> (c) Luc Hossepied pour l&rsquo;Ensemble intercontemporain<\/span><\/p>\n<p>Car la relation de la voix \u00e0 l\u2019orchestre est primordiale, dans le monodrame. L\u2019ensemble des deux instances, d\u2019embl\u00e9e, expose une instabilit\u00e9 fondamentale, une impression d\u2019agitation incessante, de musique en devenir. La forme g\u00e9n\u00e9rale se construit \u00e0 partir de l\u2019alternance d\u2019un \u00e9tat de tension et d\u2019un \u00e9tat de d\u00e9tente, tr\u00e8s net dans Erwartung ou Erzsebet de Chaynes. Le texte brille par son incoh\u00e9rence et son caract\u00e8re d\u00e9coup\u00e9, comme encore dans <em>Te craindre en ton absence<\/em> d\u2019H\u00e8ctor Parra, sur un texte de Marie NDiaye. Seuls les fous parlent seuls. La femme pr\u00e9sente une pathologie : soit elle est double, soit elle vit \u00e0 travers un autre qui est son double. L\u2019oscillation tension\/d\u00e9tente est le couple formel premier du monodrame, genre fou ou bipolaire. Le second, qui recoupe le premier, est fond\u00e9 sur le contraste de la voix et de l\u2019orchestre. Le mot-cl\u00e9 est le contraste, et m\u00eame le heurt, la collusion. Le monodrame est un oxymore musical. En cela, il est aussi \u00ab vie \u00bb, il correspond \u00e0 ce que Kandinsky demande dans <em>L\u2019Almanach du Blaue Reiter<\/em> : \u00ab Ce qui nous int\u00e9resse (\u2026) ce n\u2019est pas l\u2019\u0153uvre qui poss\u00e8de une certaine forme ext\u00e9rieure reconnue, (\u2026) mais l\u2019\u0153uvre qui a une vie int\u00e9rieure. \u00bb Dans le monodrame, la question de la forme serait secondaire dans le sens d\u2019un cadre fixe, pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 puisque les imp\u00e9ratifs d\u2019une volont\u00e9 de contraste balaient toute d\u00e9termination formelle. Structurer le monodrame n\u2019est pas une id\u00e9e pr\u00e9alable mais la cons\u00e9quence de l\u2019alternance du mat\u00e9riau \u00e9motif, ou de l\u2019\u00e9motion pure, et de l\u2019opposition orchestrale. Cela prend deux formes : la r\u00e9p\u00e9tition ou le drame. Alors que Schoenberg choisit de cr\u00e9er dans son monodrame une forme en perp\u00e9tuel devenir, Poulenc dans <em>La Voix humaine<\/em> et Chaynes, Parra et Johannes Maria Staud plus pr\u00e8s de nous, ne renoncent pas au retour des id\u00e9es et \u00e0 la th\u00e9matique.<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/w.soundcloud.com\/player\/?url=https%3A\/\/api.soundcloud.com\/tracks\/119687651&amp;auto_play=false&amp;hide_related=false&amp;show_comments=true&amp;show_user=true&amp;show_reposts=false&amp;visual=true\" height=\"450\" width=\"100%\" frameborder=\"no\" scrolling=\"no\"><\/iframe><br \/>\nMais entrons plus avant dans le traitement du texte, et dans le rapport de ce dernier \u00e0 la musique. Car il ne suffit pas de parler d\u2019oscillation et d\u2019incoh\u00e9rence. Le po\u00e8me subit une sorte d\u2019\u00e9cart\u00e8lement, de distorsion en regard de l\u2019\u00e9crit. Chaynes fait le choix d\u2019un \u00ab style aux m\u00e9lismes \u00bb qui situe son op\u00e9ra du c\u00f4t\u00e9 du po\u00e8me r\u00e9fl\u00e9chi, comme il l\u2019\u00e9crit dans sa correspondance. Et Boulez de commenter : \u00ab \u00c0 l\u2019extr\u00eame oppos\u00e9 du r\u00e9citatif syllabique, on trouve soit le chant m\u00e9lismatique, soit la polyphonie (\u2026) qui de par leurs proc\u00e9d\u00e9s, obscurcissent, \u00e0 travers la quantit\u00e9 lin\u00e9aire ou l\u2019\u00e9paisseur contrapunctique, la compr\u00e9hension du texte, mais rel\u00e8vent son sens g\u00e9n\u00e9ral de prestiges nouveaux. Le chant m\u00e9lismatique homophone provoque la distension du temps verbal, il op\u00e8re une sorte d\u2019\u00e9cart\u00e8lement sur les syllabes du mot, qui rompt la continuit\u00e9 de ce dernier et lui d\u00e9truit sa logique d\u2019encha\u00eenement. \u00bb<br \/>\nLa logique communicationnelle dans le monodrame est doublement d\u00e9truite : par l\u2019absence de dialogue et par l\u2019obscurcissement m\u00e9lodique. Pendant un assez long moment, \u00ab l\u2019intelligence perd le fil conducteur, le \u201cmessage\u201d lui \u00e9chappe : les voyelles se trouvent, dans la majorit\u00e9 des instants, dissoci\u00e9es des consonnes, ce qui annule le pouvoir de discrimination entre les possibilit\u00e9s accumul\u00e9es de confusion \u00bb. La voix n\u2019existe que dans la pens\u00e9e qui se souvient et le mot est pulv\u00e9ris\u00e9 par l\u2019onomatop\u00e9e et par le m\u00e9lisme. Adorno rappelle \u00e0 propos de <em>Erwartung<\/em> qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un \u00e9cart\u00e8lement de la voix \u00ab qui d\u00e9ploie l\u2019\u00e9ternit\u00e9 d\u2019un instant en quatre cents mesures \u00bb. M\u00eame lorsque le texte est r\u00e9cit\u00e9 et clair, comme chez Parra, l\u2019impression de distorsion domine. Ce traitement peut se retrouver \u00e0 l\u2019orchestre, et la voix, devenue simple instrument au sein de l\u2019orchestre, \u00ab enfouie dans sa masse mouvante \u00bb, dit encore Adorno, \u00ab est un \u00e9l\u00e9ment, une couleur parmi d\u2019autres couleurs sonores \u00bb. Voix et orchestre vont alors de concert, cas exceptionnel qui ne fait que mieux exprimer la solitude fondamentale de chaque timbre. D\u00e9connect\u00e9e de la r\u00e9alit\u00e9, la voix soliloque indiff\u00e9rente au discours parall\u00e8le des instruments, elle cohabite, se jette parfois contre eux comme une vague contre un rocher plus fort. Une solitude expressionniste, celle des mondes parall\u00e8les qui ne s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent pas, s\u2019exprime dans cette indiff\u00e9rence.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/4-DSCF4319.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7339\" alt=\"4-DSCF4319\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/4-DSCF4319.jpg\" width=\"492\" height=\"311\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/4-DSCF4319.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/4-DSCF4319-300x190.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><span style=\"font-size: x-small;\"><em>B\u00e9r\u00e9nice<\/em> de Blaise Ubaldini (c) Luc Hossepied pour l&rsquo;Ensemble intercontemporain<\/span><\/p>\n<p>Les fondements historiques du monodrame expliquent sa structure conflictuelle, agonique ou contradictoire entre voix et orchestre. \u00c0 la d\u00e9couverte de la \u00ab musique future \u00bb, Schoenberg se pose la question de savoir \u00ab s\u2019il est possible d\u2019atteindre \u00e0 l\u2019unit\u00e9 et \u00e0 la fermet\u00e9 formelle sans le secours de la tonalit\u00e9 \u00bb, et il trouve une r\u00e9ponse dans le texte du monodrame. Ce dernier permet l\u2019unit\u00e9 formelle dans l\u2019atonalit\u00e9, il lib\u00e8re l\u2019orchestre. Se cr\u00e9e alors n\u00e9cessairement un heurt entre la rugosit\u00e9 de l\u2019atonalit\u00e9 et la voix-soutien, car le langage, m\u00eame insens\u00e9, structure. R\u00e9ciproquement, l\u2019orchestre va offrir un pattern pour rendre en musique l\u2019image de la pens\u00e9e humaine instable et non rationnelle. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 vrai de la Cl\u00e9op\u00e2tre de Berlioz. C\u2019est le flux de conscience de William James qui est rendu musicalement par cette relation agonique entre l\u2019orchestre et la voix. La structure se fonde d\u00e9sormais sur l\u2019expressionnisme, et non sur le syst\u00e8me tonal. Philosophie de la nouvelle musique et philosophie du monodrame ne font qu\u2019une : \u00ab Chez Schoenberg, \u00e9crit Adorno, l\u2019aspect v\u00e9ritablement nouveau, c\u2019est le changement de fonction de l\u2019expression musicale. Il ne s\u2019agit plus de passions feintes mais on enregistre dans le m\u00e9dium de la musique des mouvements de l\u2019inconscient r\u00e9els et non d\u00e9guis\u00e9s, des chocs, des traumas. Ils attaquent les tabous de la forme qui soumettent de tels mouvements \u00e0 leur censure, le rationalisent et les transportent en images. \u00bb L\u2019enregistrement sismographique des traumas devient \u00ab la loi technique \u00bb de la forme musicale qui interdit continuit\u00e9 et d\u00e9veloppement.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/5-DSC_87561.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-7341\" alt=\"5-DSC_8756\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/5-DSC_87561.jpg\" width=\"492\" height=\"327\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/5-DSC_87561.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2014\/10\/5-DSC_87561-300x199.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><span style=\"font-size: x-small;\">Astrid bas dans<em> Cassandre<\/em> de Michael Jarrell \u00a0(c) Luc Hossepied pour l&rsquo;Ensemble intercontemporain<\/span><\/p>\n<p>Le langage musical se polarise vers ses extr\u00eames. D\u2019une part, l\u2019extr\u00eame de la voix, qui tend \u00e0 une immobilisation du corps du r\u00e9citant (Astrid Bas dans<em> Te craindre en ton absence<\/em>), vers des gestes saccad\u00e9s, \u00ab pour ainsi dire des convulsions corporelles \u00bb, ajoute Adorno. De l\u2019autre, les extr\u00eames \u00e0 l\u2019orchestre, fond\u00e9s notamment sur l\u2019instabilit\u00e9 du tempo : la forme se fait dans le heurt de couleurs instrumentales et d\u2019une m\u00e9lodie elle-m\u00eame pouss\u00e9e \u00e0 des limites d\u2019un autre ordre, d\u2019une autre forme d\u2019instabilit\u00e9. Le timbre g\u00e9n\u00e8re la forme parce que c\u2019est sur lui que repose toute la responsabilit\u00e9 de cr\u00e9er \u00e0 chaque instant et \u00e0 partir d\u2019un texte instable un climat diff\u00e9rent du pr\u00e9c\u00e9dent, c\u2019est sur lui que repose la vari\u00e9t\u00e9. Le timbre d\u00e9borde, cadre, pourfend l\u2019imagination et tranche le lyrisme de la voix, qui r\u00e9ciproquement structure l\u2019ensemble. Les extr\u00eames, dans leur succession, d\u00e9finissent la coh\u00e9rence m\u00eame du monodrame.<br \/>\nQue l\u2019orchestre et la voix se heurtent ou suivent des voies parall\u00e8les qui ne se croisent jamais, le monodrame est l\u2019\u00e9piphanie de la modernit\u00e9 esth\u00e9tique. Il dit l\u2019impossible rencontre de l\u2019homme et du monde, du sens et du son. Il d\u00e9finit une nouvelle loi, celle de la dualit\u00e9, toujours contemporaine, la fin de la synth\u00e8se dialectique. Il fait du heurt et de l\u2019\u00e9clatement les formes d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 double face, r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure de l\u2019\u00e9clatement du sens historique, r\u00e9alit\u00e9 int\u00e9rieure d\u2019un silence infini, qui n\u2019en finira pas de nous effrayer.<br \/>\nExtrait de <em>Cassandre<\/em>, monodrame de Michael Jarrell, interpr\u00e9t\u00e9 par Astrid Bas<br \/>\n<iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/w.soundcloud.com\/player\/?url=https%3A\/\/api.soundcloud.com\/tracks\/47170622&amp;color=ff5500&amp;auto_play=false&amp;hide_related=false&amp;show_comments=true&amp;show_user=true&amp;show_reposts=false\" height=\"166\" width=\"100%\" frameborder=\"no\" scrolling=\"no\"><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u00e9criture pour voix seule ne date pas du xx<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle mais jamais auparavant la solitude de ces voix n\u2019avait sembl\u00e9 aussi grande et aussi peupl\u00e9e de souvenirs, de spectres et d\u2019affects. 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