{"id":6021,"date":"2013-04-17T10:00:27","date_gmt":"2013-04-17T08:00:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/?p=6021"},"modified":"2013-04-17T10:00:27","modified_gmt":"2013-04-17T08:00:27","slug":"kaija-saariaho-dans-la-musique-de-la-musique-vers-la-musique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/fr\/2013\/04\/kaija-saariaho-dans-la-musique-de-la-musique-vers-la-musique\/","title":{"rendered":"Kaija Saariaho : dans la musique, de la musique, vers la musique"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/saariaho-article.jpg\"><\/a><a href=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/saariaho-article1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-6031\" title=\"Kaija Saariaho\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/saariaho-article1.jpg\" alt=\"\" width=\"492\" height=\"501\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2013\/04\/saariaho-article1.jpg 492w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2013\/04\/saariaho-article1-295x300.jpg 295w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><br \/>\nDu 17 au 23 avril 2013 Kaija Saariaho nous invite \u00e0 visiter son \u00ab\u00a0domaine priv\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 la Cit\u00e9 de la musique. Dans ce texte\u2014 qui a pris la forme de l\u2019extrait de journal intime, mais qui ne l\u2019est pas en r\u00e9alit\u00e9 \u2014 la compositrice revient sur plusieurs probl\u00e9matiques qui lui sont ch\u00e8res. Il s\u2019agit en somme d\u2019un regard r\u00e9flexif port\u00e9 sur sa carri\u00e8re.<br \/>\n<em> <\/em><br \/>\n<em> <\/em><br \/>\n<span style=\"font-size: medium;\"><strong>Lundi 4 juillet<\/strong><\/span><br \/>\n<em><strong>Au calme<\/strong><\/em><br \/>\n<strong> <\/strong><br \/>\nEnfin \u00e0 la campagne. Il y a du vent dehors. Les grands arbres secouent leurs feuilles vertes et brillantes. Je pense \u00e0 une jeune fl\u00fbtiste japonaise, Keiko, qui a r\u00e9cemment jou\u00e9 ma pi\u00e8ce <em>Couleurs du vent<\/em>. Je lui ai demand\u00e9 comment elle percevait l\u2019ensemble, qui souvent semble manquer de fil conducteur, mais qu\u2019elle ma\u00eetrise si bien maintenant. Puisque le titre est <em>Couleurs du vent<\/em>, m\u2019a-t-elle r\u00e9pondu, elle s\u2019imagine le vent dans la nature, \u00e0 des vitesses variables, en tornade, le vent qui s\u2019accroche aux feuilles et \u00e0 d\u2019autres mati\u00e8res. \u00ab Pourquoi pas ? \u00bb, me suis-je dit. L\u2019essentiel est que cela fonctionne. Et il s\u2019agissait d\u2019ailleurs sans doute de ces grands arbres que j\u2019\u00e9coutais et que je regardais en composant cette pi\u00e8ce.<br \/>\nJ\u2019ai aspir\u00e9 \u00e0 ce calme : le silence absolu, aucune vie sociale, ni la routine quotidienne, ni le fourmillement de la ville. Il ne me reste que l\u2019essentiel : la musique, la possibilit\u00e9 de m\u2019y enfouir \u00e0 nouveau, d\u2019aller plus loin. Des ann\u00e9es sont pass\u00e9es de cette fa\u00e7on : le d\u00e9sert des routines urbaines, r\u00e9guli\u00e8rement entrecoup\u00e9 par les oasis de la vie \u00e0 la campagne, que j\u2019attends et o\u00f9 je compose beaucoup, beaucoup plus facilement qu\u2019en ville. Auparavant, je pensais \u00eatre capable de composer partout et que l\u2019environnement n\u2019avait aucune influence sur ma musique. Puis je suis rentr\u00e9e un an en Finlande, j\u2019y ai \u00e0 nouveau v\u00e9cu les quatre saisons, en particulier la p\u00e9riode hivernale, neigeuse, obscure, interminable. Tout autour de moi j\u2019entendais parler finnois. Maintenant, je pense le contraire : tout ce qui a une influence sur moi en tant que personne a aussi une influence sur ma musique.<br \/>\nComposais-je r\u00e9ellement d\u2019une mani\u00e8re diff\u00e9rente avant, ou cette \u00e9vidence m\u2019\u00e9chappait-elle tout simplement ?<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong><span style=\"font-size: medium;\">Mardi 5 juillet <\/span><\/strong><br \/>\n<em><strong>\u00c0 propos des instruments <\/strong><\/em><br \/>\nIl y a longtemps, en cours d\u2019orchestration, Kalervo Tuukkanen d\u00e9crivait le caract\u00e8re de l\u2019alto en disant qu\u2019\u00ab il contient du pissenlit et ressemble \u00e0 un jeune gar\u00e7on \u00bb. J\u2019avais du mal \u00e0 garder mon s\u00e9rieux. Au fil des ans, je me rapproche de plus en plus de Tuukkanen : toutes les m\u00e9taphores sont permises lorsqu\u2019on cherche \u00e0 d\u00e9finir une chose aussi complexe que les sensations suscit\u00e9es par un instrument de musique. Quoi qu\u2019il en soit, quoi que l\u2019on fasse, le r\u00e9sultat laisse \u00e0 d\u00e9sirer. Chaque instrument dissimule un monde, riche et multidimensionnel, que le musicien r\u00e9veille et fait vivre. Il faut savoir que, d\u2019une personne \u00e0 l\u2019autre, ce monde ne se manifeste pas n\u00e9cessairement de la m\u00eame fa\u00e7on : \u00ab Mon violoncelle \u00bb se caract\u00e9rise par des sons dans l\u2019extr\u00eame aigu et le bruit d\u2019un archet qui se d\u00e9place du chevalet vers le manche ; le son clair de \u00ab ma fl\u00fbte \u00bb se transforme r\u00e9guli\u00e8rement en des chuchotements et des bourdonnements. Le fait de s\u2019\u00e9loigner du son standard, connu et \u00e9tabli, augmente l\u2019\u00e9ventail des couleurs et des expressions ; le musicien produit diff\u00e9remment un son qui n\u2019est pas utilis\u00e9 dans les r\u00e9pertoires classiques.<br \/>\nD\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, j\u2019esp\u00e8re souvent que les couleurs que je recherche seront jou\u00e9es avec la m\u00eame intensit\u00e9 que, par exemple, une sonate de Beethoven ou un concerto de Bach. L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, l\u2019orchestre philharmonique de Berlin assurait l\u2019ouverture d\u2019un concert avec <em>Orion<\/em>. Magnifique. Cependant, ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s l\u2019entracte, quand la Deuxi\u00e8me Symphonie de Brahms a commenc\u00e9, que les violonistes se sont vraiment mis \u00e0 jouer. Ils se sont lib\u00e9r\u00e9s, ils respiraient avec la musique. La diff\u00e9rence \u00e9tait si \u00e9norme que les larmes me coulaient sur les joues, et ce n\u2019\u00e9tait pas seulement parce que j\u2019\u00e9tais frustr\u00e9e, mais aussi parce que je pensais : heureusement qu\u2019ils peuvent jouer cette symphonie puisque cela leur donne tant de plaisir !<br \/>\nPour moi, limiter le domaine de chaque instrument est crucial et, dans l\u2019orchestre, les instruments extr\u00eames ont chacun leur t\u00e2che bien \u00e0 eux. Le piccolo dessine son glissando au-dessus de tous les autres ; le contrebasson fait son entr\u00e9e lorsque les bois ont besoin d\u2019un fondement fonc\u00e9 et solide, ou bien d\u2019un d\u00e9tail de m\u00e9lodie qui soit jou\u00e9 tr\u00e8s bas. Parmi les percussions, les crotales et le c\u00e9lesta d\u2019une part, la grosse-caisse et les timbales de l\u2019autre, encadrent l\u2019orchestre et lui donnent un ambitus \u00e9tendu, mais bien d\u00e9fini.<br \/>\nUne page orchestr\u00e9e n\u2019est satisfaisante que lorsqu\u2019elle correspond \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019on a des sonorit\u00e9s et lorsqu\u2019elle pla\u00eet aussi \u00e0 l\u2019oeil. Je n\u2019ai jamais vraiment analys\u00e9 ces crit\u00e8res visuels, je me contente de saisir intuitivement lorsqu\u2019une page est pr\u00eate et je passe \u00e0 la suivante. Outre le savoir-faire technique, il y a beaucoup de sentiments et d\u2019exp\u00e9riences qui sont li\u00e9s aux instruments et \u00e0 l\u2019orchestration, et j\u2019ai sans doute peur en les analysant de briser ces toiles fragiles et intuitives.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong><span style=\"font-size: medium;\">Mercredi 6 juillet <\/span><\/strong><br \/>\n<em><strong>La n\u00e9cessit\u00e9 de composer <\/strong><\/em><br \/>\n<strong> <\/strong><br \/>\nParfois, je me demande d\u2019o\u00f9 me vient cette n\u00e9cessit\u00e9 de composer, de commencer une nouvelle oeuvre, petite ou grande, plus ou moins \u00e0 partir de rien. Plaisir et sentiment de pl\u00e9nitude lorsque la musique me vient, nuits blanches lorsque, d\u2019un coup, tout me semble banal et vain.<br \/>\nM\u00eame si la plupart du temps je suis s\u00fbre que c\u2019est pour moi la meilleure fa\u00e7on de vivre et que je suis privil\u00e9gi\u00e9e en tant que compositrice \u00e0 plein temps, je ressens souvent mon insignifiance par rapport \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 du monde. Il m\u2019arrive aussi de me demander quelle image de la vie je transmets \u00e0 mes enfants. Mes priorit\u00e9s sont tellement particuli\u00e8res : le silence et \u00e9norm\u00e9ment de temps de travail. Les vacances \u00e0 la mer et les parcs d\u2019attractions se trouvent tr\u00e8s loin dans la liste de priorit\u00e9s.<br \/>\nCela fait des ann\u00e9es que je ne me suis plus arr\u00eat\u00e9e de composer, ne serait-ce que quelques jours. Il va de soi que pendant les tourn\u00e9es ou les p\u00e9riodes de r\u00e9p\u00e9tition \u00e0 l\u2019op\u00e9ra, je ne compose pas grand-chose, mais m\u00eame alors, il y a toujours quelque chose de cr\u00e9\u00e9, \u00e0 cause d\u2019un certaine n\u00e9cessit\u00e9 int\u00e9rieure.<br \/>\nEn fait, il existe diff\u00e9rents types de n\u00e9cessit\u00e9s. La plus importante est celle-ci : \u00ab je compose, donc je suis \u00bb, autrement dit, il s\u2019agit d\u2019une sorte de traumatisme existentiel, et ce bien qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019id\u00e9es qui me viennent et que j\u2019ai tr\u00e8s envie de d\u00e9velopper et de r\u00e9aliser. Bien s\u00fbr, ayant grandi dans une culture protestante, je ressens aussi une n\u00e9cessit\u00e9 morale de travailler ; parfois, je me pose la question de savoir dans quelle mesure ces deux ne font qu\u2019un.<br \/>\nNombre de mes besoins se rapportent aux conditions de travail. Au d\u00e9but, la position de la source de lumi\u00e8re et la pi\u00e8ce dans laquelle je me trouvais \u00e9taient tr\u00e8s importantes ; \u00e0 un moment donn\u00e9, j\u2019ai compris que la seule condition n\u00e9cessaire \u00e9tait que la t\u00eate suive et qu\u2019elle soit \u00e0 peu pr\u00e8s en \u00e9tat, tout le reste \u00e9tait rempla\u00e7able. Aujourd\u2019hui, je ne cherche m\u00eame plus \u00e0 estimer l\u2019\u00e9tat de ma t\u00eate, et je supporte assez bien les facteurs parasites ; le seul facteur ext\u00e9rieur insupportable est la pr\u00e9sence d\u2019une autre musique ou de sons comportant des hauteurs d\u00e9finies. Il n\u2019est pas toujours facile de les \u00e9liminer \u00e0 Paris, et c\u2019est une des raisons pour lesquelles travailler \u00e0 Paris m\u2019est beaucoup plus lourd qu\u2019ici.<br \/>\nIl existe aussi des n\u00e9cessit\u00e9s d\u2019ordre social : j\u2019ai promis quelque chose ou j\u2019ai sign\u00e9 un contrat, et j\u2019ai aussi besoin de gagner de l\u2019argent. J\u2019essaye de faire en sorte que la pression ne monte pas trop, d\u2019avoir assez de temps pour tout et que la panique ne prenne pas le dessus. En fait, cela ne m\u2019arrive que rarement. Ainsi, quand j\u2019ai \u00ab besoin de terminer une pi\u00e8ce \u00bb, cela signifie en g\u00e9n\u00e9ral que je ressens une n\u00e9cessit\u00e9 int\u00e9rieure de m\u2019all\u00e9ger et de me d\u00e9barrasser de la mati\u00e8re musicale ; il ne s\u2019agit ni de commanditaires irrit\u00e9s ni de rappels li\u00e9s \u00e0 un concert approchant.<br \/>\nLorsque la n\u00e9cessit\u00e9 int\u00e9rieure se fait particuli\u00e8rement pressante, je pense \u00e0 une phrase d\u2019un morceau de rock finlandais : <em>pakko ku kuolla <\/em>\u2014 dans la vie, la seule chose \u00e0 laquelle nous sommes forc\u00e9s, c\u2019est de mourir.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Jeudi 7 juillet<\/strong><br \/>\n<em><strong>La musique, c\u2019est de l\u2019\u00e9nergie\u2026 <\/strong><\/em><br \/>\n<strong> <\/strong><br \/>\n\u2026 comme l\u2019amour ou la haine, mais la musique comporte plus de dimensions. Si je m\u2019essaye \u00e0 les distinguer, ce qui me vient \u00e0 l\u2019esprit en premier lieu, c\u2019est justement l\u2019\u00e9nergie mentale, imm\u00e9diatement suivie de toutes les autres ; la musique, c\u2019est aussi de l\u2019\u00e9nergie physique, comme les vagues ou la lumi\u00e8re, mais il s\u2019agit avant tout d\u2019un langage sophistiqu\u00e9.<br \/>\nLa musique est un langage qui comporte plusieurs dialectes, les uns plus int\u00e9ressants que les autres. On essaye de d\u00e9chiffrer sa grammaire et de l\u2019enseigner, et m\u00eame si nous en comprenons, certes, de nombreux aspects, il me semble que l\u2019essentiel ne s\u2019ouvre qu\u2019aux sens.<br \/>\nS\u2019il est tellement jouissif d\u2019\u00e9couter sa musique pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, c\u2019est parce que la musique stimule en m\u00eame temps l\u2019intellect et les sens ; elle offre une exp\u00e9rience totale. Il existe bien s\u00fbr des musiques dont soit le c\u00f4t\u00e9 intellectuel, soit le c\u00f4t\u00e9 sensuel a \u00e9t\u00e9 r\u00e9duit au minimum, mais en g\u00e9n\u00e9ral je ne les trouve pas int\u00e9ressantes.<br \/>\nC\u2019est ce caract\u00e8re multidimensionnel qui rend le travail de composition si complexe. Le compositeur travaille dur pour trouver des solutions techniques, mais la technique, qui est bien s\u00fbr le fondement de tout, n\u2019est pas la chose la plus importante.<br \/>\nQu\u2019est-ce donc alors ?<br \/>\nC\u2019est sans doute une des questions qui font que je compose ; pour m\u2019approcher des myst\u00e8res de la musique, pour m\u2019enfouir dans la musique. Les grandes oeuvres semblent mieux s\u2019y pr\u00eater, car le fait de rester longtemps avec la m\u00eame mati\u00e8re permet d\u2019aller plus loin, du moins c\u2019est ce que j\u2019imagine. N\u00e9anmoins, parfois, un petit morceau tr\u00e8s intuitif peut toucher au miracle de la musique. Lorsque c\u2019est le cas, la musique me para\u00eet immense et moi, compositrice, je suis toute petite ; il me semble impossible que cette musique vienne de moi. Mais d\u2019o\u00f9 provient-elle donc ?<br \/>\nPour moi, les doctrines religieuses et leurs dogmes n\u2019ont rien \u00e0 voir avec la musique, elle qui n\u2019a aucune limite. Je verrais plut\u00f4t la musique comme une partie de l\u2019immense myst\u00e8re de la nature, en ce sens proche de l\u2019amour ou de la mort. Qu\u2019en savons-nous au juste ? Apr\u00e8s le concert du trio<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>, Hannele<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>, une amie, m\u2019a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 de Finlande et m\u2019a dit qu\u2019il \u00ab ouvrait l\u2019espace \u00bb. Apr\u00e8s un bon concert, j\u2019ai souvent moi-m\u00eame aussi ce sentiment : l\u2019espace s\u2019\u00e9tend et le temps dispara\u00eet.<br \/>\nEt parfois ce sentiment m\u2019envahit. Ici, dans mon bureau, les notes trouvent chacune leur place sur la feuille, dans l\u2019exaltation bourdonnante de l\u2019existence, loin de ce temps et de ce lieu.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<em><strong>Vendredi 8 juillet<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong>D\u00e9limitation <\/strong><\/em><br \/>\n<strong> <\/strong><br \/>\nM\u00eame si en tant qu\u2019\u00e9tudiante de Paavo Heininen je ne suis jamais parvenue \u00e0 \u00e9crire cette pi\u00e8ce pour caisse-claire qu\u2019il exigeait habituellement de ces \u00e9tudiants dans les ann\u00e9es 1970, j\u2019ai n\u00e9anmoins appris beaucoup de choses essentielles concernant la d\u00e9limitation du mat\u00e9riau. C\u2019est l\u00e0 que tout commence : limiter le mat\u00e9riau, le d\u00e9velopper apr\u00e8s avoir s\u00e9lectionn\u00e9 l\u2019essentiel et supprim\u00e9 le superflu. Contrairement \u00e0 plusieurs jeunes coll\u00e8gues qui, enthousiastes, d\u00e9veloppaient leurs propres syst\u00e8mes, j\u2019essayais pour ma part de trouver les notes justes en \u00e9coutant mon c\u0153ur. C\u2019\u00e9tait une m\u00e9thode tr\u00e8s lourde que l\u2019enseignement de Paavo commen\u00e7ait tout doucement \u00e0 all\u00e9ger. Au fur et \u00e0 mesure de l\u2019\u00e9claircissement de mon identit\u00e9 musicale, le choix du mat\u00e9riau devint plus ais\u00e9.<br \/>\nAujourd\u2019hui, le minimum est devenu un d\u00e9fi. J\u2019ai envie de r\u00e9duire de plus en plus la mati\u00e8re dont je dispose au d\u00e9part ; une obsession r\u00e9currente\u2026 Sans que je le recherche, il s\u2019agit presque de minimalisme.<br \/>\nUne autre n\u00e9cessit\u00e9 consiste \u00e0 observer les fronti\u00e8res musicales, \u00e0 prolonger le moment o\u00f9 la voyelle devient consonne, celui o\u00f9 un son naturel du violoncelle devient un extr\u00eame aigu, ou encore celui o\u00f9 la lumi\u00e8re devient ombre. C\u2019est comme si la m\u00e9tamorphose lente de la vie se manifestait en ces instants, comme si, de cette fa\u00e7on-l\u00e0, nous parvenions \u00e0 y comprendre quelque chose.<br \/>\nLa r\u00e9duction du mat\u00e9riau en des d\u00e9tails toujours plus fins peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e de deux fa\u00e7ons diam\u00e9tralement oppos\u00e9es : il est possible de penser qu\u2019avec le temps on se concentrera sur l\u2019essentiel en supprimant ce qui est inutile, ou bien qu\u2019avec le temps le monde se r\u00e9duira et deviendra de plus en plus limit\u00e9. Il est vrai que souvent les \u0153uvres des artistes plus \u00e2g\u00e9s sont plus rigoureuses et plus simples que leur production de jeunesse. Il existe n\u00e9anmoins des exceptions : la derni\u00e8re \u0153uvre d\u2019Henri Dutilleux, qui va bient\u00f4t avoir 90 ans, <em>Correspondances<\/em>, est une pi\u00e8ce de musique particuli\u00e8rement riche et abondante.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Samedi 9 juillet <\/strong><br \/>\n<em><strong>Journ\u00e9e de travail ordinaire <\/strong><\/em><br \/>\n<strong> <\/strong><br \/>\nOn me demande souvent \u00e0 quoi ressemble ma journ\u00e9e de travail ordinaire. D\u2019habitude, je d\u00e9cris ma journ\u00e9e telle qu\u2019elle est lorsque tout va pour le mieux, ou comme j\u2019aimerais qu\u2019elle soit : une fois que les enfants sont partis \u00e0 l\u2019\u00e9cole, je m\u2019installe au bureau, je d\u00e9jeune sans arr\u00eater de travailler et je continue de travailler tout l\u2019apr\u00e8s-midi. Pendant de telles journ\u00e9es, je reste sereine parce que le travail avance \u00e0 son propre rythme, l\u2019esprit est libre et, en l\u2019espace d\u2019une journ\u00e9e, il m\u2019est possible de trouver pour le m\u00eame morceau plusieurs angles de vue.<br \/>\nC\u2019est ici, \u00e0 la campagne, que je passe de telles journ\u00e9es, et ce sont mes meilleures p\u00e9riodes de travail. Cependant, la r\u00e9alit\u00e9 est bien plus complexe, si complexe que je n\u2019ai m\u00eame pas la force d\u2019en parler. Il m\u2019est de plus en plus difficile de trouver le calme auquel j\u2019aspire.<br \/>\nN\u2019est-il pas \u00e9trange que lorsque l\u2019on peut soi-m\u00eame choisir sa fa\u00e7on de travailler, l\u2019id\u00e9al s\u2019av\u00e8re \u00eatre une routine qui ressemble \u00e0 celle que les gens cherchent en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 \u00e9viter et qui les angoisse ? En effet, je ne vois aucune diff\u00e9rence entre ma bonne routine et la routine qui tue, si ce n\u2019est mon d\u00e9sir et ma motivation pour ce travail et le fait que je l\u2019ai choisi par moi-m\u00eame.<br \/>\n<strong>Dimanche 10 juillet<\/strong><br \/>\n<em><strong>Les musiciens et la nature de la musique <\/strong><\/em><br \/>\n<strong> <\/strong><br \/>\nJ\u2019ai beau percevoir la musique sous forme de textures, de couleurs et de sentiments, au moment de la composition, elle prend une dimension beaucoup plus concr\u00e8te, alors que j\u2019imagine le musicien, le chanteur ou un ensemble musical, leurs instruments, leur respiration. En \u00e9crivant pour un instrument soliste, je pense souvent \u00e0 un musicien en particulier et \u00e0 son instrument, m\u00eame si, au final, quelqu\u2019un d\u2019autre joue le morceau. Lorsque j\u2019\u00e9cris pour des chanteurs que je connais bien, j\u2019imagine non seulement leur voix dans les diff\u00e9rents registres mais aussi leur gorge et j\u2019essaye de prendre conscience de la fa\u00e7on dont les sons se situent dans leur corps et dans les diff\u00e9rentes parties du timbre de leur voix.<br \/>\nN\u00e9anmoins, j\u2019essaye en m\u00eame temps de prot\u00e9ger ma musique contre ces contraintes physiques car, par nature, j\u2019ai plut\u00f4t tendance \u00e0 fuir la virtuosit\u00e9 traditionnelle, avec ses sons aigus et ses gammes rapides. Ainsi, en surveillant constamment les mouvements du larynx du chanteur, je cours le risque d\u2019une expression trop \u00e9troite. Cela m\u2019est propre. En \u00e9crivant mon premier op\u00e9ra, par exemple, j\u2019ai fait tr\u00e8s attention \u00e0 ne pas mettre la voyelle \u00ab i \u00bb trop haut dans le registre des chanteurs. Durant tout le processus de composition, j\u2019avais devant mes yeux, affich\u00e9e audessus de ma table de travail, une page de <em>Tristan et Isolde <\/em>; il s\u2019agissait de leur rencontre dans le deuxi\u00e8me acte (\u00ab Isolde ! Geliebte\u2026 Tristan ! Geliebter ! \u00bb), que j\u2019avais encadr\u00e9e quand j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante et qui, entretemps, avait pris la poussi\u00e8re dans le placard pendant une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. Je l\u2019avais ressortie pour me donner des forces, car il y a dans cet acte une \u00e9nergie incroyable. Un jour, en y jetant un oeil, elle m\u2019a appris tout autre chose : le \u00ab i \u00bb de \u00ab Tristan \u00bb chant\u00e9 par Isolde est tr\u00e8s haut, tout comme le \u00ab i \u00bb de \u00ab Geliebte \u00bb, et m\u00eame si les voyelles sont forc\u00e9ment un peu color\u00e9es, l\u2019expression atteint son sommet et il s\u2019agit d\u2019un des plus beaux actes de toute l\u2019histoire de l\u2019op\u00e9ra.<br \/>\nD\u2019une certaine fa\u00e7on, j\u2019associe la tradition de la virtuosit\u00e9 \u00e0 quelque chose de superficiel et de caract\u00e9ristique de la musique de rue, que ma musique ne conna\u00eet pas. Elle le devrait, me r\u00e9torquerait-on sans doute.<br \/>\nCes derni\u00e8res ann\u00e9es, j\u2019ai aussi voulu m\u2019approcher physiquement de ma musique. J\u2019ai alors essay\u00e9 de d\u00e9couvrir de nouveaux c\u00f4t\u00e9s de mon expression musicale, des aspects qui m\u2019\u00e9taient m\u00e9connus, comme la ga\u00eet\u00e9, la joie ou le mouvement. \u00c0 ces aspects est associ\u00e9e une \u00ab joie de jouer \u00bb, quelque chose de diff\u00e9rent de la musique <em>misterioso <\/em>ou <em>doloroso <\/em>pour laquelle j\u2019attends du musicien qu\u2019il se concentre enti\u00e8rement sur la structure de la musique ou sur l\u2019interpr\u00e9tation d\u2019un certain monde sonore ou d\u2019un texte.<br \/>\nIl y a dix ans encore, je n\u2019aurais pas un instant imagin\u00e9 qu\u2019un jour je chercherais la cl\u00e9 pour l\u2019interpr\u00e9tation musicale de la joie ; il y a vingt ans, je n\u2019aurais pas imagin\u00e9 qu\u2019un jour j\u2019utiliserais des octaves, pas m\u00eame pour des raisons d\u2019orchestration dans une pi\u00e8ce pour grand ensemble. Autrement dit, je change avec le monde, et ma musique aussi \u2014 pas forc\u00e9ment dans le bon sens, selon certains. Je viens de lire une critique qui regrettait mes compositions ant\u00e9rieures et qualifiait mon esth\u00e9tique actuelle d\u2019interpr\u00e9tation celtique des mythes du roi Arthur.<br \/>\nLe titre d\u2019un de mes articles, \u00e9crit il y a pr\u00e8s de vingt-cinq ans et qui traitait du travail de composition, \u00e9tait emprunt\u00e9 \u00e0 Elmer Diktonius : <em>Kirkua saat mutta lenn\u00e4 ! <\/em>(Crie si tu veux, mais vole !). Si je m\u2019en souviens bien, j\u2019exprimais dans cet article une id\u00e9e qui, malgr\u00e9 les \u00e9volutions, m\u2019est toujours essentielle ; il s\u2019agit de l\u2019envie d\u2019aller au plus profond et le plus loin possible et de ressentir la tension que cr\u00e9e cette double d\u00e9marche.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<span style=\"font-size: medium;\">Traduit du finnois par Johanna Kuningas <\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: medium;\">Ce texte est \u00e0 para\u00eetre dans :\u00a0<em>Le Passage des fronti\u00e8res : \u00e9crits sur la musique<\/em>, \u00e9dition \u00e9tablie par St\u00e9phane Roth, Paris, Editions MF, coll.\u00a0\u00abr\u00e9percussions\u00bb.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: medium;\">Photographie : <\/span>\u00a9 J\u00e9r\u00f4me de Perlinghi \/ Corbis<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<div>\n<hr size=\"1\" \/>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> <em>Je sens un deuxi\u00e8me c\u0153ur <\/em>(2003) pour alto, violoncelle et piano.<\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Hannele Segerstam, violoniste finlandaise.<\/span>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du 17 au 23 avril 2013 la compositrice finlandaise Kaija Saariaho nous  invite \u00e0 visiter son \u00ab\u00a0domaine priv\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 la Cit\u00e9 de la musique. 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