{"id":1768,"date":"2008-04-15T10:26:36","date_gmt":"2008-04-15T08:26:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/?p=1768"},"modified":"2008-04-15T10:26:36","modified_gmt":"2008-04-15T08:26:36","slug":"bad-trip-good-trip-une-esthetique-du-son-sale-par-pierre-albert-castanet-accents-n-35","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/fr\/2008\/04\/bad-trip-good-trip-une-esthetique-du-son-sale-par-pierre-albert-castanet-accents-n-35\/","title":{"rendered":"Bad trip, good trip !  Une esth\u00e9tique du son \u00ab sale \u00bb"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-1769\" title=\"GA\" src=\"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/wp-content\/uploads\/2010\/05\/GA7-300x241.jpg\" alt=\"GA\" width=\"300\" height=\"241\" srcset=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2010\/05\/GA7-300x241.jpg 300w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2010\/05\/GA7-768x617.jpg 768w, https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/content\/uploads\/2010\/05\/GA7.jpg 953w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><br \/>\nDepuis le mouvement bruitiste, li\u00e9 au futurisme italien au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, depuis le choc de Var\u00e8se qui propulse les percussions au centre de notre \u00e9coute, et, bien s\u00fbr, depuis la r\u00e9volution des musiques concr\u00e8tes et \u00e9lectroniques, les compositeurs ont \u00e9tir\u00e9 les limites du son instrumental pour s\u2019aventurer dans des r\u00e9gions innomm\u00e9es.<br \/>\nPierre-Albert Castanet, musicologue et\u00a0 professeur \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Rouen, a publi\u00e9 en 2007 Tout est bruit pour qui a peur \u2013 Pour une histoire sociale du son sale, et, en janvier 2008, Quand le sonore cherche noise. Il trace ici quelques chemins dans ces nouveaux territoires, entre le pur, l\u2019impur et l\u2019exc\u00e8s.<br \/>\n<strong>Du m\u00e9tissage pour tenter de mieux communiquer<\/strong><br \/>\nDe tout temps, art savant et expression populaire ont flirt\u00e9 de concert. De Ravel \u00e0 Gershwin, de Hindemith \u00e0 Bernstein, de Chostakovitch \u00e0 Turnage, de Dusapin \u00e0 Zappa, de Hurel \u00e0 Toeplitz et Mantovani, la musique du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle s\u2019est enivr\u00e9e des effluves m\u00e9tiss\u00e9s des divers genres et styles du moment. Une des m\u00e9taphores typ\u00e9es de ce genre de m\u00e9tissage se refl\u00e8te autant dans la musique de ballet de Louis Andriessen que dans l\u2019\u0153uvre de Fausto Romitelli <em>Professor Bad Trip<\/em>, dont les trois \u00ab\u2009Le\u00e7ons\u2009\u00bb sont donn\u00e9es en concert \u00e0 la Cit\u00e9 de la musique le 25 avril prochain.<br \/>\nMais l\u2019id\u00e9e de m\u00e9tissage peut aussi s\u2019entrevoir au niveau de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique, par exemple dans le rapport entre musique pure et son \u00ab\u2009sale\u2009\u00bb, ainsi que dans la gestion du naturel et la recherche d\u2019incongruit\u00e9 sonore. Prenant en compte un mod\u00e8le et son potentiel de d\u00e9naturation symbolique, Franck Bedrossian (n\u00e9 en 1971) semble se sp\u00e9cialiser dans l\u2019usage de ce doux chaos esth\u00e9tique qui fait surgir de la m\u00e9moire ancestrale son lot d\u2019affects circonstanci\u00e9s (<em>L\u2019Usage de la parole<\/em> \u2013 1999, <em>La Solitude du coureur de fond<\/em>, 2000, Charleston, 2005-2007). \u00c0 propos de <em>Transmission<\/em>, \u00e9crit en 2002 pour basson et \u00e9lectronique, le compositeur d\u00e9clare\u00a0: \u00ab\u2009Distorsions et signaux de d\u00e9tresse se succ\u00e8dent comme autant de tentatives de communication\u2009\u00bb. Entre anamorphoses et\u00a0 m\u00e9tamorphoses, fusion et hybridation, d\u00e9formation et d\u00e9figuration, distorsion du son et saturation du sens, le compositeur met l\u2019accent sur le concept de \u00ab\u2009monstruosit\u00e9\u2009\u00bb, mot pris dans son acception originelle qui induit un \u00ab\u2009prodige de la nature\u2009\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire non pas quelque chose qui entre dans le champ de la laideur (ce que Dahlhaus nomme l\u2019\u00ab\u2009extra esth\u00e9tique\u2009\u00bb) mais comme un terme qui d\u00e9signe bel et bien \u00ab\u2009les d\u00e9viations de la nature\u2009\u00bb.<br \/>\n<strong>De l\u2019\u00e9cart pour mieux comprendre le r\u00e9el<\/strong><br \/>\nAinsi, l\u2019art contemporain a souvent voulu mettre en exergue cette part consciente d\u2019\u00e9cart au sens convenu qui caract\u00e9rise la po\u00e9tique et l\u2019\u00e9thique musicale de nombre de compositeurs. Iannis Xenakis, Helmut Lachenmann, Valerio Murat, Salvatore Sciarrino ou encore Yann Robin, dont l\u2019Ensemble intercontemporain cr\u00e9era <em>Art of Metal\u00a0III<\/em> lors du prochain festival Agora, se complaisent dans l\u2019outre-passement, d\u00e9sirant toujours aller plus loin, faire plus fort, plus hirsute&#8230; moins convenu, moins simple, moins lisse, moins pur (gestes hybrides incluant bien entendu leurs contraires, tout aussi passionnants).<br \/>\nTravaillant \u2013\u00a0comme Edgard Var\u00e8se ou Hugues Dufourt\u00a0\u2013 sur la notion de \u00ab\u2009bloc de sons\u2009\u00bb, Rapha\u00ebl Cendo (n\u00e9 en 1975) compose une musique \u00e0 la densit\u00e9 particuli\u00e8rement compacte. Fond\u00e9e sur \u00ab\u2009l\u2019aura lumineuse\u2009\u00bb de sons m\u00e9talliques, <em>Masse-M\u00e9tal<\/em> (2005), pour vingt-cinq musiciens, prend pour mod\u00e8le la saturation \u00e9lectronique.<br \/>\nExploitant l\u2019orchestre par groupes, l\u2019ensemble joue sur une palette de dynamiques extr\u00eames, de registres d\u2019orchestration souvent brouill\u00e9s, altern\u00e9s avec des sons d\u2019une tr\u00e8s grande expressivit\u00e9. En axant son propos musical sur la dichotomie entre le pur et l\u2019impur, le compositeur dit \u00eatre en qu\u00eate d\u2019une \u00ab\u2009compr\u00e9hension du r\u00e9el\u2009\u00bb. Et de pr\u00e9ciser\u00a0: \u00ab\u2009<em>Cette recherche d\u2019une \u00e9nergie sonore inou\u00efe est aussi un moyen de me rapprocher le plus possible du son de mon temps, d\u2019en ressaisir la violence pour mieux l\u2019appr\u00e9hender<\/em> \u00bb. Adepte de la d\u00e9mesure, grand serviteur des exc\u00e8s (<em>overdrive<\/em> : exc\u00e8s de sons\u00a0; <em>overflow<\/em>, exc\u00e8s<br \/>\nd\u2019informations, mais \u00e9galement exc\u00e8s de mati\u00e8re, d\u2019\u00e9nergie, de mouvements et de dynamiques), Cendo reste l\u2019artisan explorateur de la fusion dans l\u2019\u00e9clatement des timbres. Mis au service de l\u2019inou\u00ef, <em>Scratch Data<\/em> (2003), <em>Pulsing Crash<\/em> (2004), <em>Action directe<\/em> (2005) ou <em>Action Painting <\/em>(2005) mettent en sc\u00e8ne tout un arsenal proposant les vertus du \u00ab\u2009bruit blanc\u2009\u00bb, du larsen, de l\u2019\u00e9cr\u00eatage, du repliement, du masquage&#8230; autant de notions que le compositeur fait entrer dans la sph\u00e8re des \u00ab\u2009ph\u00e9nom\u00e8nes concordants\u2009\u00bb, r\u00e9sultant d\u2019un \u00ab\u2009d\u00e9ploiement sonore exag\u00e9r\u00e9 dans un contexte limit\u00e9\u2009\u00bb. Si, pour l\u2019artiste, r\u00e9v\u00e9ler la saturation sonore c\u2019est susciter \u00ab\u2009l\u2019\u00e9mergence d\u2019un accident dans un espace trop restreint\u2009\u00bb, c\u2019est aussi permettre \u00ab\u2009la d\u00e9faillance de l\u2019\u00e9quation et de la pr\u00e9vision\u2009\u00bb.<br \/>\nD\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019or\u00e9e des <em>Sixties<\/em>, la musique contemporaine a vu na\u00eetre des po\u00e8tes de la libert\u00e9 et de l\u2019audace, princes du gauchissement et de la mise en espace vertigineuse, chantres des contrari\u00e9t\u00e9s et des impossibilit\u00e9s, ma\u00eetres des hybridations et des sacrifices. Toutes esth\u00e9tiques confondues, Luigi Russolo, Edgard Var\u00e8se, John Cage, David Tudor, Luigi Nono ou Mathias Spahlinger ont d\u00e9sir\u00e9 \u0153uvrer dans la sph\u00e8re d\u2019une -contre-culture, hors de tout formalisme conventionnel de la cr\u00e9ation sonore, et loin de tout mani\u00e9risme m\u00e9diatis\u00e9. Bravant la norme et pourfendant la r\u00e8gle, ces artistes ont \u00e9t\u00e9 proches de la notion, somme toute transcendantale, du \u00ab\u2009plus oultre\u2009\u00bb<sup>1<\/sup> recherch\u00e9 par Hugues Dufourt ou de \u00ab\u2009l\u2019au-del\u00e0\u2009\u00bb cher \u00e0 Michael Levinas. De m\u00eame, consid\u00e9rant le niveau primaire de la source mat\u00e9rielle \u00e0 hybrider, Franck Bedrossian prendra \u00e9galement en consid\u00e9ration l\u2019\u00ab\u2009en de\u00e7\u00e0\u2009\u00bb du son\u00a0: \u00ab<em> Les sons satur\u00e9s, explique-t-il, portent en eux un myst\u00e8re permanent, notamment quant \u00e0 leur origine<\/em> \u00bb.<br \/>\nEntre l\u2019hyperacousie et la phobie de certains sons propres \u00e0 agacer de mani\u00e8re r\u00e9dhibitoire, Claire-M\u00e9lanie Sinnhuber (n\u00e9e en 1973) entretient un rapport \u00ab\u2009pseudo-pathologique\u2009\u00bb avec la pluralit\u00e9 des sonorit\u00e9s quotidiennes. De fait, cette jeune compositrice pr\u00e9f\u00e8re visiter les interstices langagiers, circonscrire les petits \u00e9v\u00e9nements \u00ab\u2009p\u00e9riph\u00e9riques\u2009\u00bb (comme dit Helmut Lachenmann) et jouer dans le micro-d\u00e9tail \u2013\u00a0d\u2019o\u00f9 le recours parfois \u00e0 l\u2019amplification (<em>Ajour<\/em>, 2004\u00a0; <em>Revers<\/em>, 2006). En dehors d\u2019une volont\u00e9 sporadique de sortir de la beaut\u00e9 du son pour aller au-del\u00e0, vers la puissance d\u2019expressivit\u00e9 du bruit, un des canons de sa po\u00e9tique est de travailler conceptuellement sur une br\u00e8che\u00a0: \u00ab\u2009le son au bord de se fendre et de mourir\u2009\u00bb, dit-elle avec naturel. Chaque \u0153uvre tente alors de trouver le chuchotement significatif du tout comme des parties, le chant intime et ultime \u00e9tant, pour la musicienne, l\u2019expression type du discours \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler. Ainsi, il lui arrive de demander\u00a0: \u00ab\u2009<em>O\u00f9 est le chant murmur\u00e9 de l\u2019instrument, la \u00ab\u00a0zone grise\u00a0\u00bb, le milieu entre le son projet\u00e9 et le son en extinction<\/em><em> ?<\/em> \u00bb Claire-M\u00e9lanie Sinnhuber travaille \u00e0 la limite du pays fertile et de la friche, s\u2019affaire avec une \u00e9nergie contenue aux franges du silence, son credo \u00e9tant de \u00ab\u2009<em>prendre les instruments de biais pour ne pas les faire sonner dans l\u2019\u00e9clat que les luthiers ont mis des centaines d\u2019ann\u00e9es \u00e0 mettre au point<\/em> \u00bb. Pour d\u00e9couvrir les multiples rapports po\u00e9tiques de l\u2019artiste avec les nobles myst\u00e8res du son \u00ab\u2009sale\u2009\u00bb<sup>2<\/sup>, \u00e9coutez <em>Little<\/em> <em>box<\/em> (2005) ou <em>Tintamarre<\/em> (2007).<br \/>\n<strong>Bad Trip \u2013 Good Trip<\/strong><br \/>\nEn dehors des musiques hallucinog\u00e8nes \u2013\u00a0voire psych\u00e9d\u00e9liques\u00a0\u2013 qui ont fait les belles nuits des <em>Seventies<\/em>, et dans un contexte savant o\u00f9, aid\u00e9s ou pas, les r\u00eaves, les voyages, les aventures et les interpr\u00e9tations sont multiples, l\u2019art sonore a toujours servi de tremplin \u00e0 l\u2019imaginaire, \u00e0 la d\u00e9couverte de l\u2019inconnu et \u00e0 l\u2019exploration de l\u2019inou\u00ef. Faut-il se souvenir de l\u2019\u00e9tat flou et du caract\u00e8re flottant de l\u2019ivresse recherch\u00e9e au travers de ces \u00ab\u2009nouveaux royaumes de la conscience\u2009\u00bb, ces fameux sommets \u00ab\u2009nirvaniens\u2009\u00bb qui ont conduit jusqu\u2019\u00e0 la mort les musiciens pop tels que Janis Joplin, Country Joe, Iron Butterfly, Jefferson Airplane ou encore Jimi Hendrix\u00a0?<br \/>\nAimant\u00e9s par des forces invisibles, l\u2019auteur comme l\u2019auditeur vivent alors les \u0153uvres dans une sorte d\u2019\u00e9tat second, comme aur\u00e9ol\u00e9s de vertige, irrit\u00e9s de vigueur et embaum\u00e9s de noirceur. En l\u2019occurrence, dans ce genre de \u00ab\u2009<em>trip<\/em> \u00bb, c\u2019est moins le sujet narr\u00e9, le figuralisme primaire qui nous importe que le mode de transport (la voie m\u00e9taphorique) de la mat\u00e9rialit\u00e9 de la musique qui nous permet d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019imaginaire \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut. Certains opus r\u00e9cents de la musique \u00ab\u2009contemporaine\u2009\u00bb accusent avec d\u00e9lectation les farouches hybridations et les perversions tangibles de ces nouvelles expressions. Pour preuve, ce petit \u00e9chantillon non exhaustif s\u2019\u00e9talant sur la palette des dix derni\u00e8res ann\u00e9es\u00a0: Chris The French Kiss, William Orbit, St Germain, Dimitri From Paris, Tek\u00a09, Coldcut\u2019s Computer + Hex, The Mighty Bop, Funki Porcini, Chateau Flight ou Ken Abyss se sont amus\u00e9s avec l\u2019aura mythique de la musique de la <em>Messe pour le temps pr\u00e9sent<\/em> de Pierre Henry et Michel Colombier (dans <em>M\u00e9tamorphose<\/em>, 1997)\u00a0; le groupe Archive s\u2019est inspir\u00e9 de <em>Summertime<\/em> de George Gershwin pour donner symboliquement chair \u00e0 <em>Noise<\/em> (2004)\u00a0; Jimi Tenor a insuffl\u00e9 une pulsion binaire \u00e0 <em>Ionisation<\/em> d\u2019Edgard Var\u00e8se (2006), et Daniel Mayar a distordu la proposition schubertienne de <em>La Jeune fille et la mort<\/em> (dans <em>C\u2019est Schubert qu\u2019on assassine<\/em>, 2007)&#8230;<br \/>\n<strong>Sortir de Soi pour mieux se transcender<\/strong><br \/>\nDans le domaine onirique de la d\u00e9sacralisation comme de la profanation, Iannis Xenakis, en philosophe chercheur et en artiste humaniste, n\u2019\u00e9crivait-il pas en 1965\u00a0: \u00ab\u2009<em>L\u2019\u00e2me est un dieu d\u00e9chu. Seule l\u2019ek-stasis (sortie de Soi) peut r\u00e9v\u00e9ler sa nature vraie<\/em> \u00bb\u00a0? Sortir du Soi orphique pour vivre le myst\u00e8re de la cr\u00e9ation, tel semble \u00eatre l\u2019id\u00e9al artistique des compositeurs philosophes et des v\u00e9ritables cr\u00e9ateurs. Apr\u00e8s le concept de \u00ab\u2009hors temps\u2009\u00bb xenakien, Rapha\u00ebl Cendo m\u00e8ne une recherche sur la notion de \u00ab\u2009hors-son\u2009\u00bb, en s\u2019aventurant dans les domaines originaux de l\u2019\u00ab\u2009extrapolation\u2009\u00bb du ph\u00e9nom\u00e8ne sonore.<br \/>\nFantasques dans leur esprit insaisissable, hypnotiques dans leur forme ritualisante, les musiques de La Monte Young, John Cage ou Giacinto Scelsi ont du reste presque toujours accompagn\u00e9 une c\u00e9r\u00e9monie en forme \u00ab\u2009d\u2019exorcisme\u2009\u00bb. Quasi hors d\u2019elles-m\u00eames (sous le joug de l\u2019<em>ek-stasis<\/em> n\u00e9cessaire \u00e0 la cr\u00e9ation), les figures stylistiques naviguent de concert entre les plis de cette dissociation floue (p\u00f4le sacr\u00e9\/p\u00f4le profane, interpolation\/extrapolation du sonore) qui existe entre le savoir et l\u2019artifice, la nature et l\u2019inconscient, la pulsion et la sensation, mais aussi entre le violent et le rigoureux, le difforme et le mouvant, l\u2019hyst\u00e9rique pr\u00e9visible et l\u2019\u00e9quilibre instable.<br \/>\nAinsi, le musicien semble happ\u00e9 et frapp\u00e9 par les courants qui ont cristallis\u00e9 l\u2019histoire. Comme l\u2019\u00e9crivait G\u00e9rard Grisey en 1980 : \u00ab <em>La musique, f\u00e9cond\u00e9e par le temps, est investie de cette violence du sacr\u00e9 dont parle Georges Bataille\u00a0; violence silencieuse et sans langage, que seuls le son et son devenir peuvent, peut-\u00eatre et pour un instant seulement, \u00e9voquer et exorciser<\/em><em> <\/em>\u00bb. De ce point de vue, la pens\u00e9e et l\u2019\u00e9criture, la perplexit\u00e9 et l\u2019abus (le plus souvent de la force, comme dans l\u2019univers pop des groupes Noir D\u00e9sir, Radiohead, The Jesus and Mary Chain, My Bloody Valentine), toutes ces contingences parfois contradictoires convergent afin d\u2019alimenter les questionnements des compositeurs \u00ab\u2009transcendantalistes\u2009\u00bb en qu\u00eate d\u2019identit\u00e9, de trivialit\u00e9 et peut-\u00eatre de fatalit\u00e9.<br \/>\n<strong>Le chaos au service d\u2019une philosophie du bruit<\/strong><br \/>\nAu c\u0153ur de l\u2019aventure chaotique de la composition, il faut aussi mentionner ceux qui d\u00e9fendent la part du Son, le consid\u00e8rent comme un \u00e9l\u00e9ment premier de la perception et parient sur sa subversion. \u00c0 bien des \u00e9gards, Var\u00e8se, Cage, Scelsi, Stockhausen, Levinas, Lachenmann ou Pesson figurent les ap\u00f4tres d\u2019un Son reconnaissable entre tous. Tels des tags et des graffiti urbains, ces griffes identitaires signent les parchemins modernes d\u2019une nouvelle po\u00e9sie qui flirte avec une v\u00e9ritable \u00ab\u2009philosophie du bruit\u2009\u00bb<sup>3<\/sup>.<br \/>\nCar en musique aussi, et notamment gr\u00e2ce aux vertus de la technologie, l\u2019art s\u2019est mis \u00e0 questionner le monde d\u2019une fa\u00e7on d\u00e9rangeante. Certains compositeurs, tels G\u00e9rard Grisey ou Tristan Murail, sont pass\u00e9s du pur \u00e0 l\u2019impur et du mat\u00e9riau harmonique au complexe souill\u00e9 (et r\u00e9ciproquement). D\u2019autres, cernant l\u2019anecdotique \u2013\u00a0tels Pierre Schaeffer dans ses <em>\u00c9tudes<\/em> ou Luc Ferrari dans les <em>Presque rien <\/em>\u2013\u00a0ont milit\u00e9, consciemment ou non, pour une forme de \u00ab\u2009cin\u00e9ma pour l\u2019oreille\u2009\u00bb. Aux antipodes de l\u2019anecdotique sonore, la philosophie g\u00e9n\u00e9rale du travail de Colin Roche (n\u00e9 en 1974) tend \u00e0 rayonner \u00e0 partir d\u2019un objet brut qui, dans son utilisation non conflictuelle, produit un \u00ab\u2009son-bruit\u2009\u00bb absolument neutre, c\u2019est-\u00e0-dire non charg\u00e9 de valeurs affectives aprioriques (<em>La Robe des choses<\/em> \u2013 2004, <em>La Pomme de terre d\u00e9voil\u00e9e<\/em> \u2013 2007\u2026). \u00ab\u2009<em>Le mat\u00e9riau initial peut donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un bruit. J\u2019insiste sur le fait que ce bruit n\u2019est pas mis en sc\u00e8ne<\/em><em> <\/em>\u00bb, pr\u00e9cise le compositeur. Dans ce sillage de l\u2019Ur-entendement (perception des origines) engendrant un transport dans la sph\u00e8re du sensible, Colin Roche aime voir se dessiner, en \u00e9crivant ou en analysant, une po\u00e9tique propre \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 venir\u00a0: \u00ab\u2009<em>Ainsi, les connotations affleurent, les citations d\u00e9coulent de ce plongeon dans le bruit et de sa transcription en geste instrumental<\/em><em> <\/em>\u00bb.<br \/>\n<strong>De la subversion des \u00e2mes comme id\u00e9al de beaut\u00e9<\/strong><br \/>\nM\u00ealant souvent sons, formes, couleurs, mouvements, images dans une sorte de <em>Gesamtkunstwerk<\/em> (\u0153uvre d\u2019art totale) moderne, l\u2019espace sollicit\u00e9 par les jeunes compositeurs s\u2019est vu fortement consolid\u00e9 par l\u2019attirail sonore comme par la prolif\u00e9ration des dispositifs de messagerie visuelle et textuelle\u00a0: la contagion multi-sensorielle aidant (d\u00e9laissant <em>le<\/em> sens pour <em>les<\/em> sens), l\u2019auditeur-spectateur a recueilli alors dans son int\u00e9gralit\u00e9 un flux sensible, lancinant et provoquant.<br \/>\nSollicitant tous les vecteurs de la sensibilit\u00e9, cette \u00ab\u2009surexposition\u2009\u00bb a illumin\u00e9 les pans d\u2019un miroir d\u00e9formant sans pr\u00e9c\u00e9dent. Avoir acc\u00e8s aux sources multi-m\u00e9diatiques de l\u2019\u0153uvre musicale, franchir la zone liminale et s\u2019aventurer dans l\u2019au-del\u00e0 du Son comme de la m\u00e9ditation, voil\u00e0 de quoi alimenter la r\u00e9ponse \u00e0 la question pos\u00e9e en filigrane : au c\u0153ur de cette esth\u00e9tique du son \u00ab\u2009sale\u2009\u00bb, la musique aurait-elle le pouvoir de subvertir les \u00e2mes\u00a0? Franck Bedrossian essaie de r\u00e9pondre en professant que \u00ab\u2009l\u2019exc\u00e8s d\u2019\u00e9nergie\u2009\u00bb est dans un premier temps \u00ab\u2009per\u00e7u comme subversif\u2009\u00bb. Dans une conf\u00e9rence r\u00e9cente, il conclut que \u00ab\u2009<em>le total satur\u00e9 dans le monde instrumental est un nouvel id\u00e9al de beaut\u00e9 qui peut s\u2019inscrire dans le monde contemporain, parce que tous les ph\u00e9nom\u00e8nes satur\u00e9s s\u2019imposent \u00e0 l\u2019\u00e9coute avec l\u2019\u00e9nergie et l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 d\u2019une \u00e9nigme perp\u00e9tuelle, qui renvoie l\u2019auditeur \u00e0 sa solitude, mais une solitude essentiellement dynamique, une solitude de l\u2019exc\u00e8s<\/em><em> <\/em>\u00bb. \u00c0 m\u00e9diter.<br \/>\n<sup>1<\/sup>Th\u00e8me du festival belge Ars Musica \u2013 Bruxelles &#8211; 2008.<br \/>\n<sup>2<\/sup>Cf. P.A. Castanet,<em> Tout est bruit pour qui a peur \u2013 Pour une histoire sociale du son sale, <\/em>Paris, Michel de Maule, 1999 (r\u00e9\u00e9d. 2007)<br \/>\n<sup>3<\/sup>Cf. P.A. Castanet,<em> Quand le sonore cherche noise \u2013 Pour une philosophie du bruit, <\/em>Paris, Michel de Maule, 2008.<br \/>\n<em><br \/>\nPierre-Albert Castanet<br \/>\nExtrait d\u2019Accents n\u00b0 35<\/em><em> &#8211; avril-juillet 2008<\/em><br \/>\n<em>Photo \u00a9 Luc Hossepied<br \/>\n<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis le mouvement bruitiste, li\u00e9 au futurisme italien au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, depuis le choc de Var\u00e8se qui propulse les percussions au centre de notre \u00e9coute, et, bien s\u00fbr, depuis la r\u00e9volution des musiques concr\u00e8tes et \u00e9lectroniques, les compositeurs ont \u00e9tir\u00e9 les limites du son instrumental pour s\u2019aventurer dans des r\u00e9gions innomm\u00e9es. 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