{"id":5345,"date":"2006-01-15T10:03:46","date_gmt":"2006-01-15T08:03:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/?p=5345"},"modified":"2006-01-15T10:03:46","modified_gmt":"2006-01-15T08:03:46","slug":"helmut-lachenmann-mozart-lambigu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/en\/2006\/01\/helmut-lachenmann-mozart-lambigu\/","title":{"rendered":"Helmut Lachenmann : Mozart l&#039;ambigu"},"content":{"rendered":"<p>Pour approcher la beaut\u00e9 de la musique de Mozart sans tomber dans l\u2019illusion de symbiose des amoureux de ce compositeur, pour qui sa musique fond sous la langue, il faudrait garder \u00e0 l\u2019esprit un facteur troublant, la fa\u00e7on dont il utilise les moyens qu\u2019il a \u00e0 sa disposition, et essayer de prendre conscience de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de cette beaut\u00e9. Ambigu\u00eft\u00e9 de la musique de Mozart : par l\u00e0 s\u2019entend la distance int\u00e9rieure qui s\u00e9pare l\u2019artiste Mozart de ces formules et de ces tournures toutes faites, solennelles et galantes, qui sont \u00e0 la base m\u00eame de son id\u00e9e de la musique. La musique du classicisme viennois semblait en effet \u2013 pour parler comme Thomas Mann \u2013 un art du \u00ab\u00a0\u00e0 tu et \u00e0 toi\u00a0\u00bb, sinon pour l\u2019humanit\u00e9, du moins pour la couche sociale aristocratique du XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, forte de ses hi\u00e9rarchies et de ses \u00e9chelles de valeurs \u00e0 mi-chemin entre absolutisme et Lumi\u00e8res. La musique \u00e9tait un somptueux moyen de repr\u00e9sentation et de divertissement, \u00e9lev\u00e9e, r\u00e9fl\u00e9chie et distrayante \u00e0 la fois. Les ergoteries polyphoniques et harmoniques du langage tonal, telles qu\u2019un Bach les avaient encore recherch\u00e9es, \u00e9taient balay\u00e9es par cette fonction sociale manifeste.<br \/>\nDans ce sens, les moyens musicaux \u00e9taient <em>a priori<\/em> employ\u00e9s d\u2019une fa\u00e7on tr\u00e8s vivante, et aujourd\u2019hui encore on retrouve ce m\u00eame esprit du temps dans les \u0153uvres de compositeurs oubli\u00e9s. La musique de Mozart participe, elle aussi, par ses moyens langagiers et ses formulations propres, de ce sentiment de s\u00e9curit\u00e9 \u00e9manant de la soci\u00e9t\u00e9, mais s\u2019en d\u00e9tache d\u00e8s lors qu\u2019elle est expression d\u2019une subjectivit\u00e9. Cela d\u00e9passe le cadre de cette \u00e9mission<a href=\"#_edn1\">[i]<\/a> de d\u00e9montrer comment, parmi la succession plaisante des accords parfaits, parmi les formules cadentielles conclusives convenues, le langage mozartien, \u00e0 travers la subtilit\u00e9 des relations motiviques que l\u2019on recherchait alors, \u00e0 travers une voix interm\u00e9diaire \u00e0 peine modifi\u00e9e, une richesse insoup\u00e7onn\u00e9e dans la technique de la composition \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire une \u00e9laboration structurelle continue \u2013 comment ce langage mobilise l\u2019\u00e9coute bien au-del\u00e0 de la mesure habituelle et d\u00e9samorce le comportement social. Il force ainsi l\u2019attention \u00e0 abandonner les formules de convenance, requises et complaisantes, pour s\u2019attacher \u00e0 leur facture artistique et, ainsi, \u00e0 la musique en tant que v\u00e9ritable discipline de l\u2019esprit. En faisant ainsi surgir au grand jour d\u2019intempestives possibilit\u00e9s perceptives et en \u00e9veillant la sensibilit\u00e9 aux forces immanentes de la musique et \u00e0 leur logique structurelle dynamique, Mozart porta un coup fatal au r\u00f4le public de cette musique. C\u2019\u00e9tait, si l\u2019on veut, sa fa\u00e7on de refuser la routine. Au-del\u00e0 de la prestation de service dans le cadre des conventions sociales, Mozart s\u2019occupa de la musique elle-m\u00eame, comme d\u2019une activit\u00e9 de l\u2019esprit.<br \/>\nC\u2019est d\u2019abord dans la musique de Beethoven que l\u2019individu subjectif dit \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb. Chez Mozart, cependant, c\u2019est l\u2019artiste qui pour la premi\u00e8re fois le dit, et perce ainsi \u00e0 jour le jeu de masques de la soci\u00e9t\u00e9. Proc\u00e9der en artiste, dire \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, ne signifie plus seulement satisfaire avec adresse les attentes du public, utiliser les moyens \u00e0 sa disposition de mani\u00e8re efficace et \u00e9prouv\u00e9e, mais aussi agir avec son esprit sur les r\u00e8gles en vigueur, infiltrer de sa propre pens\u00e9e la logique interne des \u00e9volutions attendues. Par ce biais, de nouvelles normes soudain s\u2019installent, m\u00eame l\u00e0 o\u00f9 la familiarit\u00e9 avec le langage ne semble pas remise en cause. Ce ne sont plus les formules famili\u00e8res qui d\u00e9terminent l\u2019\u00e9clat, mais la structure compositionnelle, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce qui leur arrive : la forme, dans sa plus vaste acception, devient contenu, rayonnant.<br \/>\nAinsi forme et formules ne se retrouvent plus au service d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui y contemplerait son reflet, mais au service d\u2019une volont\u00e9 artistique qui ne craint pas d\u2019entra\u00eener l\u2019exp\u00e9rience ordinaire vers des sommets de complexit\u00e9 structurelle et d\u2019intensit\u00e9 expressive, d\u00e9passant largement les attentes du public : \u00ab\u00a0Sublime, mais ce n\u2019est gu\u00e8re un morceau \u00e0 mettre sous la dent des Viennois\u00a0\u00bb, disait l\u2019empereur de <em>Don Giovanni<\/em>. Plus encore que ses symphonies peut-\u00eatre, la <em>S\u00e9r\u00e9nade KV 361<\/em> <em>en si b\u00e9mol majeur<\/em> intitul\u00e9e <em>Gran Partita<\/em> m\u2019appara\u00eet un exemple \u2013 presque inqui\u00e9tant, vraiment monstrueux \u2013 de cette tension entre c\u00e9r\u00e9monial social, duquel proviennent genre, formes et moyens, et la proposition artistique que Mozart y rattache. Non que ce dernier e\u00fbt simplement sacrifi\u00e9 le caract\u00e8re insouciant et sociable de la s\u00e9r\u00e9nade \u00e0 une solution purement symphonique. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment, de ce rapport de tension entre le ton de la s\u00e9r\u00e9nade, orient\u00e9 vers un semblant de c\u00e9r\u00e9monial, et la richesse d\u2019un coloris tout schubertien \u2013 art de la construction contrapuntique, dilatation des cadences, associations de timbres \u2013 ressort une intensit\u00e9, d\u2019autant plus pr\u00e9gnante qu\u2019elle s\u2019acquitte de l\u2019ornementation superficielle, revalorise et ensorcelle chaque trille et chaque gruppetto, chaque demi-cadence joyeusement tapageuse. Le fait que Mozart, l\u00e0 o\u00f9 il d\u00e9ploie l\u2019art du motif le plus dense, conserve n\u00e9anmoins une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 du geste, participe de cette ambigu\u00eft\u00e9 dont il a \u00e9t\u00e9 question. Ce jeu sans cons\u00e9quence, il le transforme en s\u00e9rieux, mais il camoufle ce s\u00e9rieux \u00e0 nouveau sous les formes m\u00eame du jeu qu\u2019il a d\u00e9masqu\u00e9.<br \/>\nLa <em>Gran Partita<\/em> [&#8230;] est compos\u00e9e de sept mouvements. Le troisi\u00e8me, <em>adagio<\/em>, noyau secret de l\u2019ensemble, est une sorte de trio avec un accompagnement de basse continue en figures syncop\u00e9es, et, \u00e0 mon avis, un miracle de construction de la phrase musicale et de recherche de timbres ; il rompt avec le jeu social. Le menuet suivant, champ\u00eatre comme son pr\u00e9d\u00e9cesseur plus aristocratique, a lui aussi deux trios, qui s\u2019opposent violemment par leur caract\u00e8re. Vient ensuite une romance, point culminant du rituel galant, nantie d\u2019une partie interm\u00e9diaire grotesquement passionn\u00e9e. En contrepoint de l\u2019adagio, le mouvement en variations d\u00e9ploie lui aussi des tr\u00e9sors d\u2019art du travail motivique et de la phrase. La marche de d\u00e9placement forme un <em>rondo alla turca<\/em>.<br \/>\nSolennit\u00e9, intimit\u00e9, passion, exaltation joyeuse : tout est badinage social et s\u00e9rieux artistique \u00e0 la fois. La clart\u00e9 intellectuelle propre \u00e0 l\u2019art de la composition chez Mozart plonge dans l\u2019ombre l\u2019\u00e9clat surann\u00e9 des formules conventionnelles dont il proc\u00e8de, formules que l\u2019histoire finira par vouer \u00e0 la disparition. Une telle exp\u00e9rience de clart\u00e9 intellectuelle rel\u00e8ve du plaisir esth\u00e9tique supr\u00eame mais, au-del\u00e0, aiguise l\u2019acuit\u00e9 du regard sur les dangereux ab\u00eemes qui devaient d\u00e9tourner les conventions. La question qui se pose \u00e0 nous est de savoir si nous nous soumettons \u00e0 une telle dialectique de la beaut\u00e9 mozartienne ou si nous pr\u00e9f\u00e9rons nous esquiver, comme nous le reprochons \u00e0 ses contemporains.<br \/>\n<strong>Helmut Lachenmann<\/strong><br \/>\nTexte extrait de \u00abMusik als existentielle Erfahrung \u00bb, de Helmut Lachenmann. Version allemande originale : 1996, \u00a9Breitkopf &amp; H\u00e4rtel, Wiesbaden<br \/>\nTraduction Miriam Lopes<\/p>\n<div>\n<hr size=\"1\" \/>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ednref1\">[i]<\/a> <em>Il s\u2019agit d\u2019une \u00e9mission radiophonique consacr\u00e9e \u00e0 la <\/em>Gran Partita<em> de Mozart <\/em><\/span><br \/>\n<strong> <\/strong>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour approcher la beaut\u00e9 de la musique de Mozart sans tomber dans l\u2019illusion de symbiose des amoureux de ce compositeur, pour qui sa musique fond sous la langue, il faudrait garder \u00e0 l\u2019esprit un facteur troublant, la fa\u00e7on dont il utilise les moyens qu\u2019il a \u00e0 sa disposition, et essayer de prendre conscience de l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":60,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[229,110,230],"class_list":["post-5345","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grand-angle","tag-accents-n28","tag-helmut-lachenmann","tag-mozart"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.6 - 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