{"id":5335,"date":"2004-09-15T10:18:24","date_gmt":"2004-09-15T08:18:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/?p=5335"},"modified":"2004-09-15T10:18:24","modified_gmt":"2004-09-15T08:18:24","slug":"stockhausen-et-les-idiots-electroniques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/en\/2004\/09\/stockhausen-et-les-idiots-electroniques\/","title":{"rendered":"Stockhausen et les idiots \u00e9lectroniques"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Karlheinz Stockhausen serait-il le pr\u00e9curseur visionnaire de la sc\u00e8ne \u00e9lectronique actuelle, le p\u00e8re spirituel des performers et des DJ ? \u00c0 l\u2019occasion des concerts consacr\u00e9s \u00e0 quelques-unes des \u0153uvres phares de la musique \u00e9lectronique naissante \u2013 <em>Mikrophonie I<\/em>, <em>Mixtur<\/em>, <em>Kontakte<\/em> \u2013, donn\u00e9es dans le cadre du festival \u00ab\u00a0Villette Num\u00e9rique\u00a0\u00bb, Bastien Gallet revient ici sur un mythe et part en qu\u00eate des filiations, r\u00e9elles ou fictives.<\/span><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nEn 1995, une radio anglaise envoya \u00e0 Karlheinz Stockhausen des cassettes sur lesquelles figuraient des morceaux de Plastikman, Scanner, Aphex Twin et Daniel Pemberton, des artistes participant \u00e0 des degr\u00e9s divers de ce que l\u2019on appelait \u00e0 l\u2019\u00e9poque en Angleterre \u00ab\u00a0l\u2019intelligent techno\u00a0\u00bb pour la distinguer des musiques plus commerciales d\u00e9riv\u00e9es de la house, de la techno et de l\u2019acid-house am\u00e9ricaines. Le compositeur commenta ces morceaux avec une sorte de condescendance na\u00efve, recommandant pour finir \u00e0 chacun de leur auteur l\u2019\u00e9coute d\u2019une de ses \u0153uvres dans le but p\u00e9dagogique de complexifier un rapport \u00e0 la musique qu\u2019il jugeait par trop \u00ab\u00a0b\u00e9gayant\u00a0\u00bb : \u00ab\u00a0C\u2019est comme quelqu\u2019un qui b\u00e9gaie tout le temps, et dont les mots ne sortent pas de la bouche\u00a0\u00bb<a href=\"#_edn1\">[i]<\/a>. La revue anglaise <em>The Wire<\/em> eut l\u2019id\u00e9e de poursuivre l\u2019exp\u00e9rience en envoyant aux quatre musiciens en question les commentaires de Stockhausen ainsi que l\u2019\u0153uvre dont il recommandait l\u2019\u00e9coute. Les r\u00e9ponses furent \u00e0 peu pr\u00e8s aussi sourdes que l\u2019avaient \u00e9t\u00e9 celles de Stockhausen : \u00ab\u00a0On pourrait danser sur le <em>Chant des adolescents<\/em>, mais il n\u2019y a ni groove, ni ligne de basse\u00a0\u00bb ou bien \u00ab\u00a0C\u2019est [<em>Kontakte<\/em>] \u00e0 l\u2019\u00e9vidence bas\u00e9 sur le son, et toute l\u2019harmonie, pour une oreille non musicale, sonne comme un piano frapp\u00e9 au hasard. Cela serait vraiment int\u00e9ressant de placer des breaks de hip-hop par-dessus\u00a0\u00bb. Cet \u00e9tonnant dialogue de sourds, chacun \u00e9coutant la musique de l\u2019autre \u00e0 l\u2019aune de la sienne et la jugeant d\u2019apr\u00e8s ses propres valeurs, peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 diversement. On pourrait se contenter de constater que les uns et les autres reconduisent l\u2019antique opposition entre pratiques savante et populaire, chacun se rangeant presque trop facilement dans sa case, le compositeur s\u2019\u00e9rigeant en seul propri\u00e9taire de la v\u00e9rit\u00e9 musicale au nom d\u2019un savoir totalisant et les autres, les enfants du home studio, revendiquant le droit de faire de la musique en la faisant, sans l\u2019avoir \u00e9tudi\u00e9e, au nom de la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019instinct sur le discours.<br \/>\nOn peut aussi faire jouer diff\u00e9remment l\u2019opposition, y lire un changement d\u2019\u00e9poque, le postmoderne se moquant des pr\u00e9tentions du moderne et r\u00e9pondant \u00e0 son paternalisme par l\u2019idiotie. Stockhausen le moderne n\u2019a jamais cess\u00e9 de pr\u00f4ner l\u2019autonomie de l\u2019art musical : rien dans l\u2019\u0153uvre ne doit \u00eatre \u00e9tranger \u00e0 sa loi de constitution. C\u2019est le sens qu\u2019il donna, d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es cinquante, \u00e0 la synth\u00e8se \u00e9lectronique des sons, celui de d\u00e9passer l\u2019opposition que le dod\u00e9caphonisme reconduisait tacitement entre forme et mat\u00e9riau, entre un langage aussi novateur f\u00fbt-il et la nature physique des timbres. Les g\u00e9n\u00e9rateurs de sons sinuso\u00efdaux dont disposait le studio de musique \u00e9lectronique de la radio de Cologne lui permettaient de composer chaque son, oscillation par oscillation, et de manifester ainsi d\u00e8s le niveau de la microstructure sonore une loi de composition destin\u00e9e \u00e0 se retrouver \u00e0 tous les niveaux de l\u2019\u0153uvre, quelles que soient ses dimensions. Ce principe trouvera son accomplissement dans la super-formule de <em>Licht<\/em>, le cycle de sept op\u00e9ras dont Stockhausen vient d\u2019achever la derni\u00e8re journ\u00e9e (<em>Dimanche de Lumi\u00e8re<\/em>). Une triple formule de trente-six sons (13-12-11) r\u00e9git l\u2019ensemble des param\u00e8tres de l\u2019\u0153uvre, de la plus petite structure musicale aux nombreux \u00e9l\u00e9ments de sa r\u00e9alisation sc\u00e9nique, lumi\u00e8res, odeurs, d\u00e9placements, costumes, etc., qui deviennent de ce fait des actes compositionnels comme les autres<a href=\"#_edn2\">[ii]<\/a>. Devant une telle ambition, il est difficile de ne pas b\u00e9gayer. Les musiciens \u00e9lectroniques font les idiots mais y a-t-il autre chose \u00e0 faire ? Que faire de cette parfaite et ind\u00e9fectible identit\u00e9 \u00e0 soi que manifeste chacune des \u0153uvres de Stockhausen sinon lui ajouter une ligne de basse ou lui coller des breaks comme on dessinerait une moustache \u00e0 la Joconde ? Les manipulateurs d\u2019instruments manufactur\u00e9s, les pourvoyeurs de sons tout faits et de s\u00e9quences rythmiques pr\u00e9form\u00e9es, les adeptes de la r\u00e9p\u00e9tition sans fin n\u2019ont bien s\u00fbr aucune \u00ab formule \u00bb \u00e0 faire valoir, ils font avec ce qu\u2019ils ont et ce qui se donne et c\u2019est bien assez. Pour reprendre le titre d\u2019un morceau d\u2019Aphex Twin<a href=\"#_edn3\">[iii]<\/a>, n\u2019importe quel son peut devenir une balle rebondissante (<em>Bouncing Ball<\/em>), m\u00eame et surtout une t\u00eate de b\u0153uf (<em>Bucephalus<\/em>) ; un son sans corps ou sans t\u00eate trouv\u00e9 par hasard dans une machine d\u00e9su\u00e8te peut revenir \u00e0 la vie si on trouve le moyen de le faire rebondir, ainsi en fut-il du son <em>acid<\/em>, bondissant et rebondissant \u00e0 travers les fr\u00e9quences et les filtres du g\u00e9n\u00e9rateur de basse Roland TB303. Aphex Twin, DJ Pierre, Robin Rimbaud, Richie Hawtin et les autres court-circuitent la relation d\u2019autorit\u00e9 que Stockhausen entretient avec ses \u0153uvres<a href=\"#_edn4\">[iv]<\/a>.<br \/>\nIls n\u2019y entendent pas des \u0153uvres, seulement des occasions d\u2019agir, de retrancher, d\u2019acc\u00e9l\u00e9rer, de d\u00e9placer tel ou tel param\u00e8tre. L\u2019\u0153uvre n\u2019a aucune autorit\u00e9 en soi. Tout d\u00e9pend ce qu\u2019on en fait. Encore faut-il en <em>faire<\/em> quelque chose et pas seulement la donner en exemple.<br \/>\nLe fond du probl\u00e8me, c\u2019est que Stockhausen se prend un peu trop au s\u00e9rieux. Ce qui ne l\u2019a d\u2019ailleurs pas emp\u00each\u00e9 d\u2019inventer le personnage le plus burlesque de toute l\u2019histoire de l\u2019op\u00e9ra : Luzikamel, le chameau pr\u00e9sident de la centrale galactique du <em>Mercredi de Lumi\u00e8re<\/em>, l\u2019op\u00e9rateur (r\u00e9cepteur-traducteur aux bosses color\u00e9es et luminescentes) de toutes les informations cosmiques&#8230; Une \u0153uvre totale est bien entendu aussi un bric-\u00e0-brac postmoderne et sans doute plus que les b\u00e9gaiements de nos idiots \u00e9lectroniques qui sont \u00e9videmment plus modernes qu\u2019ils n\u2019en ont l\u2019air<a href=\"#_edn5\">[v]<\/a>, Stockhausen est, pour reprendre la formule de Michel Rigoni, bel et bien \u00ab\u00a0lanc\u00e9 vers le ciel\u00a0\u00bb dans un \u00ab\u00a0vaisseau\u00a0\u00bb qui ressemble plus aux fus\u00e9es de Georges M\u00e9li\u00e8s qu\u2019aux sondes de la NASA.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nEt pourtant. .. Karlheinz Stockhausen est, tout le monde le dit, un pr\u00e9curseur. Nos b\u00e9gayeurs sont les premiers \u00e0 le reconna\u00eetre. Il a tout invent\u00e9 : la musique \u00e9lectronique (<em>Etude I<\/em> et <em>II<\/em>), la musique \u00e9lectroacoustique (<em>Le Chant des Adolescents<\/em>), la musique mixte (<em>Kontakte<\/em>), le live electronic (<em>Mixtur<\/em> ; <em>Mikrophonie I et II<\/em>), la forme ouverte (<em>Klavierst\u00fcck XI<\/em>, <em>Stop<\/em>), le m\u00e9tacollage et l\u2019intermodulation<a href=\"#_edn6\">[vi]<\/a> (<em>Telemusik<\/em>, <em>Hymnen<\/em>), la musique spatialis\u00e9e (<em>Gruppen<\/em>, <em>Carr\u00e9<\/em>), le rituel contemporain (<em>Aus den sieben Tagen<\/em>, <em>Mantra<\/em>)&#8230; Mais de quoi pr\u00e9cis\u00e9ment a-t-il \u00e9t\u00e9 le pr\u00e9curseur ? De la musique \u00e9lectroacoustique, de l\u2019\u00e9lectronique en temps r\u00e9el, de l\u2019\u00e9clatement de l\u2019orchestre, etc. ?<br \/>\nUn peu de tout cela sans doute, avec d\u2019autres. Mais certainement pas ou alors tr\u00e8s indirectement de ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui les musiques \u00e9lectroniques : ces pratiques musicales n\u00e9es au d\u00e9but des ann\u00e9es quatre-vingt dans les clubs \u2013 et dans les rues \u2013 de Chicago, Detroit et New York du d\u00e9tournement des instruments de diffusion et d\u2019accompagnement de la vari\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine (platines, synth\u00e9tiseurs, bo\u00eetes \u00e0 rythmes&#8230;). Ces musiques ont une histoire qui ne passe pas par les studios de recherche, mais par le sound-system jama\u00efquain, les DJ disco, le Krautrock allemand, le funk \u00e9lectrique, etc., toutes choses qui rel\u00e8vent de ce qu\u2019on appelle bienveillamment la culture populaire.<br \/>\nIl n\u2019existe qu\u2019une seule filiation r\u00e9elle entre Stockhausen et les musiques \u00e9lectroniques, c\u2019est celle qui passe par Holger Czukay et Irmin Schmidt, qui furent ses \u00e9l\u00e8ves \u00e0 Cologne dans les ann\u00e9es soixante. Ils fonderont quelques ann\u00e9es plus tard Can, un groupe de rock progressif qui sera au c\u0153ur de ce qu\u2019on appellera la Kosmische Musik (ou Krautrock) et l\u2019on sait l\u2019influence d\u00e9cisive qu\u2019eut cette musique sur la techno naissante. Mais cela ne suffit pas \u00e0 faire de Stockhausen un pr\u00e9curseur de la techno. Et s\u2019il est incontestable qu\u2019il a au sens propre fray\u00e9 de nouvelles voies pour la musique, ces voies ne furent pas celles qu\u2019emprunt\u00e8rent les producteurs et les DJ. On chercherait longtemps chez eux le temps r\u00e9el, la synth\u00e8se sonore, la spatialisation des sons, les partitions de musique \u00e9lectronique et s\u2019il y a bien quelques rituels ils ne doivent rien au syncr\u00e9tisme mystique du mage Stockhausen. Si l\u2019on veut esp\u00e9rer trouver des liens entre celui-ci qui \u00ab\u00a0cr\u00e9e\u00a0\u00bb et ceux-l\u00e0 qui \u00ab\u00a0b\u00e9gaient\u00a0\u00bb, il faut chercher ailleurs, autrement dit : ni au niveau des filiations historiques, ni \u00e0 celui du r\u00f4le de la musique et de l\u2019autorit\u00e9 du compositeur. Il faut quitter l\u2019histoire et oublier les discours, aller voir ce que fait Stockhausen plut\u00f4t qu\u2019\u00e9couter ce qu\u2019il dit. Personne n\u2019est simplement moderne ou postmoderne, et l\u2019on a vu qu\u2019on pouvait ais\u00e9ment ranger tout notre petit monde dans l&#8217;une et l\u2019autre case. Ces cat\u00e9gories trop g\u00e9n\u00e9rales le sont pr\u00e9\u00adcis\u00e9ment trop pour nous apprendre quoi que ce soit sur ce que les uns et les autres font effectivement.<br \/>\n\u00ab <em>J\u2019allai vers le tam-tam&#8230;, pris un microphone dans ma main, enroulai le c\u00e2ble du micro autour de mon bras pour le garder libre, et puis je commen\u00e7ai \u00e0 prendre les divers objets un par un du panier et \u00e0 gratter, frotter, \u00e0 tous les frapper contre la surface. En m\u00eame temps je bougeais le micro, la plupart du temps de fa\u00e7on non pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e, essayant seulement toutes sortes de mouvements dans diff\u00e9rentes directions. Et ce que je faisais et prenais avec le micro \u00e9tait enregistr\u00e9 dans le living 15 m\u00e8tres plus loin par le technicien. Au m\u00eame instant il actionnait le filtre, variant la largeur de bande au hasard et bougeant le potentiom\u00e8tre \u00e9galement au hasard. Il ne pouvait entendre ce que je faisais 15 m\u00e8tres plus loin, aussi il actionnait ses contr\u00f4les compl\u00e8tement dans le <\/em>vague\u00a0\u00bb<a href=\"#_edn7\">[vii]<\/a>. Cette exp\u00e9rience fut la premi\u00e8re \u00ab\u00a0version\u00a0\u00bb de <em>Mikrophonie I<\/em>, le pr\u00e9alable indispensable et r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement progressif de la partition. La plupart des \u0153uvres que Stockhausen composa pendant cette p\u00e9riode furent les r\u00e9sultats de telles exp\u00e9riences. L\u2019\u00e9criture ne venait qu\u2019apr\u00e8s, apr\u00e8s le dispositif et apr\u00e8s sa mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. Il ne pouvait y avoir de \u00ab d\u00e9couvertes \u00bb qu\u2019\u00e0 cette condition. Le r\u00e9cit se poursuit ainsi : \u00ab\u00a0Nous avons enregistr\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s 20 minutes puis je suis rentr\u00e9 et j\u2019ai dit : \u00e9coutons cela. Et je dois avouer que ce que nous avons entendu \u00e9tait si \u00e9tonnant que nous avons commenc\u00e9 par nous embrasser et dire que c\u2019\u00e9tait une grande et incroyable d\u00e9couverte\u00a0\u00bb.<br \/>\nLa d\u00e9couverte que le dispositif fonctionnait, qu\u2019il en r\u00e9sultait des sons \u00e9tonnants, que le moindre geste pouvait produire de grandes variations, les d\u00e9couvertes donc, au pluriel, \u00e9taient \u00e0 peu pr\u00e8s impr\u00e9visibles. Il fallait prendre un microphone, s\u2019approcher du tam-tam, saisir des objets&#8230; Il fallait exp\u00e9rimenter. Le <em>faire<\/em> pr\u00e9c\u00e8de la structure, l\u2019acte pr\u00e9c\u00e8de le langage et la musique devient effectivement une pratique, c\u2019est-\u00e0-dire une s\u00e9rie d\u2019op\u00e9rations qui, au sein d\u2019un dispositif technique qui d\u00e9tourne la fonctionnalit\u00e9 des instruments mis en \u0153uvre, produit du temps et de l\u2019espace<a href=\"#_edn8\">[viii]<\/a>. La partition de <em>Mikrophonie I<\/em> se contente d\u2019organiser les gestes des op\u00e9rateurs (trois couples) en trois s\u00e9ries d\u2019instructions qui ont trait \u00e0 l\u2019excitation du tam-tam, au d\u00e9placement des microphones, \u00e0 la manipulation des filtres et des potentiom\u00e8tres. Elle dessine le cadre de ses versions possibles, chacune devant rejouer \u00e0 sa mani\u00e8re l\u2019exp\u00e9rience initiale et soumettre \u00e0 une nouvelle \u00e9preuve le dispositif acoustique-\u00e9lectronique qui demeure, lui, immuable.<br \/>\n\u00c0 ce niveau, celui de la pratique en tant qu\u2019elle se veut exp\u00e9rimentale, la musique de Stockhausen n\u2019est plus tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de celles de nos b\u00e9gayeurs \u00e9lectroniques. Ils n\u2019inventent pas ou rarement de nouvelles formes ou de nouveaux langages. L\u2019invention chez eux se situe pr\u00e9cis\u00e9ment au niveau des dispositifs et des gestes qui les animent. Les deux platines coupl\u00e9es par une table de mixage munie d\u2019un <em>cross fader<\/em>, voil\u00e0 un authentique dispositif musical. Et pour le faire fonctionner, il faut les bons gestes, ces fameux mouvements de mains que l\u2019on nomme par des verbes compos\u00e9s au participe pr\u00e9sent : <em>slip-cueing<\/em>, <em>back-spinning<\/em>, <em>punch-phasing<\/em>, <em>scratching<\/em>, etc. Des gestes et un dispositif qui entretiennent des relations de d\u00e9termination r\u00e9ciproque, celui-ci conditionnant ceux-l\u00e0 et ceux-l\u00e0 pr\u00e9c\u00e9dant et modifiant celui-ci. Il manque bien entendu le chiffrage des op\u00e9rations, la notation des instructions, il manque l\u2019\u00e9criture, il manque l\u2019\u0153uvre. Et il est \u00e9vident que dispositifs et gestes ne suffisent pas \u00e0 faire de la bonne musique. La question devient alors : que faire de l\u2019exp\u00e9\u00adrience ? Que faire de ce que l\u2019exp\u00e9rience a permis de d\u00e9couvrir ? Une \u0153uvre que l\u2019on rejouera jusqu\u2019\u00e0 la fin des temps ou bien un concours de <em>scratch<\/em>, un mix techno, un concert de musique exp\u00e9rimentale&#8230; ? La question devient alors une tout autre question : esth\u00e9tique, sociale, politique. L\u2019\u0153uvre n\u2019est qu\u2019un des devenirs possibles de la pratique exp\u00e9rimentale, l\u2019\u0153uvre est une d\u00e9cision qui implique un positionnement esth\u00e9tique et politique. D\u00e9cider autrement, engager l\u2019exp\u00e9rience dans une autre direction, ce que font certains musiciens \u00e9lectroniques, n\u2019est certes pas le fait d\u2019une quelconque impuissance, seulement l\u2019expression d\u2019un autre fonctionnement du jeu politique et social. Et sur ce terrain-l\u00e0, comme vous le savez, les musiciens ne s\u2019entendent plus.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Bastien Gallet <\/strong><br \/>\n<strong> <\/strong><br \/>\nR\u00e9dacteur en chef de <em>Musica falsa <\/em>et Directeur artistique du Festival Archipel<br \/>\n&nbsp;<\/p>\n<div>\n<hr size=\"1\" \/>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ednref1\">[i]<\/a> <em>Dick Witts, \u00ab Advice to clever children\u00bb, <\/em>The Wire<em>, n\u00b0141, nov. 1995, pp. 32-35. Partiellement traduit en fran\u00e7ais dans <\/em>Bruyante techno<em>, Emmanuel Grynszpan, \u00e9d. M\u00e9lanie Seteun, 1999, pp. 110-115<\/em><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ednref2\">[ii]<\/a> <em>Cf. le chapitre que Michel Rigoni consacre \u00e0 <\/em>Licht<em> dans son ouvrage monographique, <\/em>Stockhausen : &#8230;un vaisseau lanc\u00e9 vers le ciel<em>, \u00e9d. Mill\u00e9naire III, 1998, pp. 276-332<\/em><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ednref3\">[iii]<\/a> Retail Item: Come To Daddy<em>, Warp (WAP94CDX). \u00ab <\/em>Bucephalus Bouncing Ball<em> \u00bb figure aux c\u00f4t\u00e9s de trois nouvelles versions de \u00ab <\/em>Come To Daddy\u00a0<em>\u00bb (\u00ab <\/em>Pappymix\u00a0<em>\u00bb, \u00ab <\/em>Mummy mix\u00a0<em>\u00bb, \u00ab <\/em>Little Lord Fautelroy mix\u00a0<em>\u00bb)<\/em><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ednref4\">[iv]<\/a> <em>Cf. l\u2019interpr\u00e9tation que propose Elie During de cette rencontre manqu\u00e9e : \u00ab\u00a0Appropriations : morts de l\u2019auteur dans les musiques \u00e9lectroniques\u00a0\u00bb, dans <\/em>Sonic Process : une nouvelle g\u00e9ographie des sons<em>, Catalogue de l\u2019exposition <\/em>Sonic Process<em>, Centre Pompidou, 2002, pp. 93-105<\/em><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ednref5\">[v]<\/a> <em>L\u2019idiotie est un des traits saillants de l\u2019artiste moderne. Voir \u00e0 ce sujet le livre de Jean-Yves Jouannais, <\/em>L\u2019Idiotie<em>, \u00e9d. Beaux Arts Magazine, 2003<\/em><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ednref6\">[vi]<\/a><em> \u00ab\u00a0Nous devons d\u00e9passer le collage et parvenir \u00e0 ce que les diff\u00e9rentes forces qui sont combin\u00e9es dans une \u0153uvre musicale se trouvent en intermodulation les unes par rapport aux autres. Notre musique pr\u00e9sente des \u00e9l\u00e9ments tr\u00e8s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes qui, apparemment, ne s\u2019harmonisent pas ensemble [&#8230;] Ce sont des soci\u00e9t\u00e9s compl\u00e9mentaires, des structures dans lesquelles la coexistence est possible sans qu\u2019on essaie de se fondre dans un moule unique mais bien par l\u2019affirmation de la singularit\u00e9 de chacun. L\u2019intermodulation va si loin que de nouvelles esp\u00e8ces apparaissent.\u00a0\u00bb, <\/em>Conversations avec Stockhausen<em>, Jonathan Cott, traduit de r anglais par Jacques Drillon, \u00e9d. JC Latt\u00e9s 1979, p. 216<\/em><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ednref7\">[vii]<\/a> Stockhausen : &#8230;un vaisseau lanc\u00e9 vers le ciel<em>, op. cit., p. 223. <\/em>Mikrophonie I<em> a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e le 9 d\u00e9cembre 1964 \u00e0 Bruxelles. Un enregistrement est disponible chez Sony Music<\/em><\/span>\n<\/div>\n<div>\n<span style=\"font-size: x-small;\"><a href=\"#_ednref8\">[viii]<\/a> <em>Sur la musique comme exp\u00e9rimentation, cf. l\u2019article de Sophie Gosselin, \u00ab\u00a0De l\u2019exp\u00e9rimentation\u00a0\u00bb, <\/em>Musica falsa<em> n\u00b020, juin 2004. <\/em><\/span><br \/>\n&nbsp;\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Karlheinz Stockhausen  serait-il le pr\u00e9curseur visionnaire de la sc\u00e8ne \u00e9lectronique actuelle,  le p\u00e8re spirituel des performers et des DJ ? \u00c0 l\u2019occasion des concerts  consacr\u00e9s \u00e0 quelques-unes des \u0153uvres phares de la musique \u00e9lectronique  naissante \u2013 <em>Mikrophonie I<\/em>, <em>Mixtur<\/em>, <em>Kontakte<\/em> \u2013, donn\u00e9es dans le cadre du festival \u00ab\u00a0Villette Num\u00e9rique\u00a0\u00bb, Bastien  Gallet revient ici sur un mythe et part en qu\u00eate des filiations, r\u00e9elles  ou fictives.<\/p>\n","protected":false},"author":77,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[190,72,193,194],"class_list":["post-5335","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grand-angle","tag-accents-n24","tag-karlheinz-stockhausen","tag-musique-electronique","tag-techno","concert-gruppen"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.6 - 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