{"id":5321,"date":"2004-01-15T10:14:25","date_gmt":"2004-01-15T08:14:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ensembleinter.com\/accents-online\/?p=5321"},"modified":"2004-01-15T10:14:25","modified_gmt":"2004-01-15T08:14:25","slug":"le-chant-des-sirenes-luciano-berio-a-lecoute-de-la-memoire-future","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/en\/2004\/01\/le-chant-des-sirenes-luciano-berio-a-lecoute-de-la-memoire-future\/","title":{"rendered":"Le chant des sir\u00e8nes : Luciano Berio \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la m\u00e9moire future"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"text-decoration: underline;\">Luciano Berio nous a quitt\u00e9s le 26 mai 2003. Son \u0153uvre immense reste encore \u00e0 r\u00e9\u00e9couter, \u00e0 r\u00e9interroger, tant elle amplifie notre m\u00e9moire et bouscule notre capacit\u00e9 d\u2019\u00e9coute. Du 10 au 24 mars, un cycle \u00ab\u00a0Berio\/Bach\u00a0\u00bb \u00e0 la Cit\u00e9 de la musique comprenant neuf concerts et un forum, permettra d\u2019entendre ces chefs-d\u2019\u0153uvre que sont <em>Sinfonia<\/em>, <em>Laborintus II<\/em>, <em>Corale<\/em>, <em>Coro<\/em>, ou les <em>Sequenze<\/em> pour instruments solistes. Gianfranco Vinay, musicologue et ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 Paris VIII, retrace le parcours de Luciano Berio en soulignant les lignes de forces qui ont aimant\u00e9 son \u0153uvre, et tout particuli\u00e8rement la place qu\u2019il donna \u00e0 la voix, au chant, \u00e0 la parole. <\/span><br \/>\nAu cours de la carri\u00e8re d\u2019un artiste majeur, il y a toujours un moment crucial o\u00f9 les \u00e9nergies et les visions cr\u00e9atives semblent se condenser, se coaguler, formant l\u2019enveloppe stylistique et po\u00e9tique qui contiendra toute l\u2019\u0153uvre \u00e0 venir. Pour Luciano Berio, n\u00e9 \u00e0 Oneglia en 1925 dans une famille de musiciens, ce moment survient vers la fin des ann\u00e9es cinquante. Apr\u00e8s ses \u00e9tudes au Conservatoire de Milan (1946-1951) et un premier voyage aux \u00c9tats-Unis (en 1952) pour fr\u00e9quenter les cours de Dallapiccola au Berkshire Music Festival de Tanglewood, le jeune musicien allait devenir l\u2019une des personnalit\u00e9s \u00e9mergeantes de la Nouvelle Musique. Comme ses coll\u00e8gues de la m\u00eame g\u00e9n\u00e9ration (Pierre Boulez, Bruno Maderna, Karlheinz Stockhausen, Henri Pousseur) il participe aux Cours d\u2019\u00e9t\u00e9 de Darmstadt et compose de la musique s\u00e9rielle. Cependant, les premi\u00e8res \u0153uvres orchestrales \u00e9crites dans les ann\u00e9es cinquante (<em>Variazioni<\/em>, 1953-1954, <em>Nones<\/em>, 1954, <em>Alleluja I et II<\/em>, 1955-1958) montrent que pour Berio le s\u00e9rialisme n\u2019est qu\u2019une technique lui permettant de cr\u00e9er des champs harmoniques solides, au-del\u00e0 de tout f\u00e9tichisme pour le pointillisme post-w\u00e9bernien. Cette attitude est encore plus \u00e9vidente dans les \u0153uvres suivantes, <em>Tempi concertati<\/em> (1958-1959), <em>Quaderni I-III<\/em> et <em>Epifanie<\/em> (1959-1962) qui int\u00e8grent les ressources sonores et po\u00e9tiques explor\u00e9es dans le domaine de la musique \u00e9lectroacoustique.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>1954 : Le Studio de Phonologie musicale <\/strong><br \/>\nEn 1954, Berio fonde avec Bruno Maderna le Studio di Fonologia Musicale de la RAI \u00e0 Milan, qui devient bient\u00f4t un centre de recherche cr\u00e9ative autour duquel gravitent des jeunes intellectuels et musiciens en qu\u00eate d\u2019un renouvellement de l\u2019expression artistique et de la vision du monde. Les deux \u0153uvres les plus repr\u00e9sentatives de cet esprit nouveau, <em>Ritratto di citt\u00e0<\/em> (Portrait d\u2019une ville, 1954) et <em>Thema \u2013 Omaggio a Joyce<\/em> (Th\u00e8me \u2013 Hommage \u00e0 Joyce, 1958) montrent quels sont leurs principaux p\u00f4les d\u2019int\u00e9r\u00eat et d\u2019attraction : la ville moderne, \u00e9galement envisag\u00e9e \u00e0 travers l\u2019optique d\u2019un engagement social et la fascination pour Joyce, la linguistique, la phon\u00e9tique et la phonologie \u2013 d\u2019o\u00f9 l\u2019appellation du studio de Milan.<br \/>\nBerio partage cette fascination avec Umberto Eco, qui est en train d\u2019\u00e9laborer sa th\u00e9orie de l\u2019\u0153uvre \u00ab ouverte \u00bb, et avec sa premi\u00e8re \u00e9pouse, Cathy Berberian qui, \u00e0 partir de <em>Omaggio a Joyce<\/em>, devient le \u00ab\u00a0deuxi\u00e8me studio de phonologie\u00a0\u00bb du compositeur. Le texte choisi pour cette \u0153uvre exp\u00e9rimentale, l\u2019ouverture du XI<sup>e<\/sup> chapitre de Ulysse (le chapitre des Sir\u00e8nes), est une suite d\u2019expressions dont la musicalit\u00e9 prime sur la valeur s\u00e9mantique des mots et des phrases : un r\u00e9pertoire de timbres, de couleurs phon\u00e9tiques, d\u2019artifices verbaux sugg\u00e9rant des figures musicales. Un \u00e9tat interm\u00e9diaire entre langage verbal et langage musical qui stimule le compositeur pour explorer et approfondir les implications sonores par un traitement \u00e9lectroacoustique multipliant les transformations des couleurs vocales, d\u00e9composant et recomposant le mat\u00e9riau phon\u00e9tique. Par les moyens que lui offre la nouvelle technologie, Berio recherche ce point de convergence entre musicalit\u00e9 du mot et verbalisation du son que Joyce, au cours de l\u2019\u00e9pisode des Sir\u00e8nes, r\u00e9sume dans la proposition : \u00ab Words ? Music? No : it\u2019s what\u2019s behind \u00bb.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Un id\u00e9al po\u00e9tique, mais aussi politique <\/strong><br \/>\nDerri\u00e8re les mots et derri\u00e8re la musique, il y a des images mentales et des \u00e9motions. La voix n\u2019est pas seulement une mine de ressources phon\u00e9tiques et musicales; elle est aussi le moyen le plus direct de communiquer les affects et les passions. Berio est fascin\u00e9 par les implications passionnelles de la voix, mais de m\u00eame qu\u2019il s\u00e9pare le contenu s\u00e9mantique et le r\u00e9sultat sonore afin de faire \u00e9clater la musicalit\u00e9 des mots, il s\u00e9pare geste vocal et contenu s\u00e9mantique pour mettre \u00e0 nu la nature anthropologique, biologique, de la voix humaine. <em>Circles<\/em> (1960), <em>Visage<\/em> (1961), <em>Sequenza III, pour voix de femme <\/em>(1966), sont les premi\u00e8res \u0153uvres bas\u00e9es sur la nouvelle osmose po\u00e9tique, dramatique et expressive, exp\u00e9riment\u00e9e \u00e0 partir des caract\u00e9ristiques de la voix de Cathy Berberian.<br \/>\nCette s\u00e9paration ne correspond pas seulement \u00e0 un id\u00e9al po\u00e9tique, mais aussi \u00e0 un id\u00e9al politique. Le refus de la rh\u00e9torique des affects, de la redondance path\u00e9tique et du r\u00e9alisme expressif est en fait le refus des conventions dramaturgiques et spectaculaires de l\u2019op\u00e9ra et de l\u2019id\u00e9ologie sous-jacente. <em>Passaggio<\/em>, premi\u00e8re \u0153uvre en collaboration avec Edoardo Sanguineti, cr\u00e9\u00e9e en mai 1963 \u00e0 la Piccola Scala, exprime ce refus par une solution dramaturgique originale. Un ch\u0153ur r\u00e9parti dans la salle, interf\u00e9rant avec l\u2019action sc\u00e9nique, se rend complice des souffrances d\u2019une femme (d\u00e9nomm\u00e9e \u00ab\u00a0Lei\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab\u00a0Elle\u00a0\u00bb). Le public peut donc s\u2019identifier soit avec la victime innocente, calqu\u00e9e sur des mod\u00e8les de femmes c\u00e9l\u00e8bres et exemplaires (Milena, Rosa Luxemburg), soit avec ses pers\u00e9cuteurs, partisans d\u2019un \u00ab\u00a0ordre\u00a0\u00bb social et politique conforme aux valeurs du monde capitaliste (hi\u00e9rarchie, argent, exploitation des faibles&#8230;). Le sous-titre de <em>Passaggio<\/em>, \u00ab <em>Messa in scena<\/em> \u00bb est une expression \u00e0 double entente qui signifie en m\u00eame temps \u00ab\u00a0mise en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Messe sur sc\u00e8ne\u00a0\u00bb. Messe la\u00efque, c\u00e9l\u00e9brant au cours de six stations la \u00ab via crucis \u00bb d\u2019une femme captive, humili\u00e9e et tortur\u00e9e. Les deux auteurs de la pi\u00e8ce ne voulaient pas seulement contester l\u2019op\u00e9ra traditionnel, mais aussi la morale bourgeoise et la religion, \u00ab\u00a0opium des peuples\u00a0\u00bb.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Ouvrir un nouvel espace d\u2019\u00e9coute <\/strong><br \/>\nLa version int\u00e9grale de <em>Omaggio \u00e0 Joyce<\/em>, con\u00e7ue pour une \u00e9mission radiophonique exp\u00e9rimentale (\u00ab\u00a0Documents sur la qualit\u00e9 onomatop\u00e9ique du langage po\u00e9tique\u00a0\u00bb), comprend une esp\u00e8ce de fugue \u00e0 plusieurs voix construite \u00e0 partir du texte originel lu en anglais et en traductions fran\u00e7aise et italienne. Le but de ce \u00ab\u00a0document\u00a0\u00bb est d\u2019ouvrir un nouvel espace d\u2019\u00e9coute o\u00f9 \u00ab\u00a0les passages d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre, non plus per\u00e7us comme tels, mais compl\u00e8tement ignor\u00e9s, se m\u00e9tamorphosent en musique\u00a0\u00bb. Dor\u00e9navant, la m\u00e9tamorphose musicale du plurilinguisme et de l\u2019intertextualit\u00e9 deviendra un des domaines sp\u00e9cifiques de la recherche de Berio : <em>Sinfonia<\/em> (1968), <em>Coro<\/em> (1974-1976), <em>Laborintus II<\/em> (1965), <em>A-Ronne<\/em> (1974-1975), <em>Canticum Novissimi Testamenti<\/em> (1989) \u2013 ces trois derni\u00e8res \u0153uvres sur des textes r\u00e9dig\u00e9s par Sanguineti \u2013 sont les \u00e9tapes d\u2019un style et d\u2019une po\u00e9tique s\u2019ouvrant de plus en plus \u00e0 la multiplicit\u00e9 des cultures et des perspectives sonores.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAu cours des ann\u00e9es soixante et apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 le Studio di Fonologia, Berio passe la plupart de son temps aux \u00c9tats-Unis, enseignant dans plusieurs institutions et universit\u00e9s am\u00e9ricaines (Berkshire School of Music, Mill\u2019s College, Harvard, Juillard School). M\u00eame si dans les <em>Conversations avec Rossana Dalmonte<\/em> il affirme que seules des raisons \u00e9conomiques et des occasions de travail l\u2019avaient pouss\u00e9 \u00e0 cette \u00e9migration temporaire, il est \u00e9vident qu\u2019il a d\u00fb \u00e9prouver un certain feeling pour une culture musicale qui avait montr\u00e9 depuis longtemps une pr\u00e9disposition vers une \u00e9coute \u00ab ouverte \u00bb, vers une communication musicale polycentrique. Cependant, il serait exag\u00e9r\u00e9 de vouloir d\u00e9celer une influence directe de la tradition am\u00e9ricaine sur les \u0153uvres vocales\/instrumentales de Berio, \u0153uvres dont la structure polyphonique se base sur une solide construction harmonique, tandis que la structure polyphonique des compositeurs modernistes am\u00e9ricains, \u00e0 partir de Ives et Cowell, se base sur la superposition de lignes m\u00e9lodiques ind\u00e9pendantes, sur un contre-point h\u00e9t\u00e9rophonique.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLe Studio di Fonologia avait fray\u00e9 une troisi\u00e8me voie entre la tendance \u00ab\u00a0puriste\u00a0\u00bb de Cologne et la musique concr\u00e8te de Paris. Berio accepte donc avec enthousiasme la proposition que Boulez lui fait au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante-dix, de devenir responsable du D\u00e9partement \u00e9lectroacoustique de l\u2019Ircam (Institut de recherche et de coordination acoustique \/ musique), nouveau centre de recherche ouvert \u00e0 l\u2019interaction cr\u00e9ative entre instruments et moyens \u00e9lectroacoustiques. En 1973, Paris devient un des p\u00f4les privil\u00e9gi\u00e9s de l\u2019activit\u00e9 musicale du compositeur, qui s\u2019y installe en 1977 avec sa troisi\u00e8me \u00e9pouse, la musicologue isra\u00e9lienne Talia Pecker. A son d\u00e9part de l\u2019Ircam en 1980, ils fixent d\u00e9finitivement leur r\u00e9sidence \u00e0 Florence et \u00e0 Radicondoli, un village situ\u00e9 sur les collines siennoises.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nA partir d\u2019<em>Opera<\/em> (1970), Berio reprend sa recherche d\u2019un th\u00e9\u00e2tre musical fid\u00e8le au principe de la s\u00e9paration des composantes dramaturgiques et expressives r\u00e9alis\u00e9 dans <em>Passaggio<\/em> et dans ses \u0153uvres pour orchestre et voix. Au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il avance dans cette recherche, il radicalise l\u2019application des principes permettant la mise en \u0153uvre de cet \u00ab\u00a0autre th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb dont r\u00eave Prospero, le protagoniste de <em>Un re in ascolto<\/em> (1984) : l\u2019absence d\u2019intrigue, \u00e0 laquelle se substitue une cha\u00eene de situations paradigmatiques dans l\u2019esprit de la Morphologie du conte de Vladimir Propp, et l\u2019utilisation d\u2019un texte bas\u00e9 sur des fragments litt\u00e9raires et po\u00e9tiques.<br \/>\nA l\u2019occasion d\u2019une conf\u00e9rence donn\u00e9e \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Sienne \u00e0 l\u2019\u00e9poque de <em>Outis<\/em> (1996) Berio affirme que, selon lui, le th\u00e9\u00e2tre musical contemporain doit promouvoir \u00ab un discours musical, un discours sc\u00e9nique et un livret relativement autosuffisants l\u2019un par rapport \u00e0 l\u2019autre, afin de rendre possible le d\u00e9veloppement d\u2019une polyphonie entre trois discours diff\u00e9rents mais solidaires, entre trois r\u00e9cits dans un seul r\u00e9cit \u00bb.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Le chant des Sir\u00e8nes <\/strong><br \/>\nLa phon\u00e9tique, la po\u00e9tique de l\u2019\u0153uvre ouverte et de l\u2019intertextualit\u00e9 inspir\u00e9e par la lecture de Joyce, les collaborations avec Sanguineti, l\u2019anthropologie structurelle, les exp\u00e9rimentations sur la voix et sur le traitement \u00e9lectroacoustique du son men\u00e9es d\u2019abord au Studio di Fonologia, ensuite \u00e0 l\u2019Ircam, et enfin \u00e0 Tempo Reale, un nouveau centre fond\u00e9 \u00e0 Florence en 1987 : toutes ces exp\u00e9riences et d\u2019autres encore, qui ont aliment\u00e9 le feu de la cr\u00e9ation musicale de Berio au cours d\u2019un demi-si\u00e8cle, trouvent leur point de convergence et leur creuset de fusion dans un mythe qui est aussi \u00e0 l\u2019origine du chapitre XI de <em>Ulysse<\/em> (et donc de <em>Omaggio a Joyce<\/em>) : la rencontre entre Ulysse et les Sir\u00e8nes. Dans la section introductive de son Livre \u00e0 venir, section intitul\u00e9e \u00ab\u00a0Le chant des Sir\u00e8nes\u00a0\u00bb, Maurice Blanchot \u00e9crit : \u00ab Les Sir\u00e8nes : il semble bien qu\u2019elles chantaient, mais d\u2019une mani\u00e8re qui ne satisfaisait pas, qui laissait seulement entendre dans quelle direction s\u2019ouvraient les vraies sources et le vrai bonheur du chant. Toutefois, par leurs chants imparfaits qui n\u2019\u00e9taient qu\u2019un chant encore \u00e0 venir, elles conduisaient le navigateur vers cet espace o\u00f9 chanter commencerait vraiment \u00bb.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLe chant des Sir\u00e8nes est un chant imparfait parce qu\u2019il est un \u00ab\u00a0chant encore \u00e0 venir\u00a0\u00bb, qui s\u2019enrichit de toutes les consonances, dissonances et r\u00e9sonances des temps futurs. La pr\u00e9dilection de Berio pour des textes (verbaux et musicaux) \u00e9labor\u00e9s \u00e0 partir de fragments ne d\u00e9rive pas seulement de la force d\u2019\u00e9vocation implicite, mais aussi de l\u2019intention po\u00e9tique de cr\u00e9er une forme en r\u00e9sonance, ouverte aux temps futurs : un pass\u00e9-pr\u00e9sent contenant \u00e0 la fois la m\u00e9moire future et \u00ab\u00a0les sons avec les sons de l\u2019\u00e9coute en plus\u00a0\u00bb, les sons auxquels fait allusion Prospero dans son aria de <em>Un re in ascolto<\/em>.<br \/>\nA l\u2019\u00e9poque de sa collaboration \u00e0 <em>Un re in ascolto<\/em>, Italo Calvino, dans une lettre \u00e0 Berio, apr\u00e8s avoir d\u00e9velopp\u00e9 le th\u00e8me du chant des Sir\u00e8nes au long d\u2019un dialogue fictif avec le compositeur, conclut en citant ce passage du livre de Blanchot : \u00ab\u00a0Il y avait quelque chose de merveilleux dans ce chant r\u00e9el, chant commun, secret, chant simple et quotidien, qu\u2019il leur fallait tout \u00e0 coup reconna\u00eetre, chant\u00e9 irr\u00e9ellement par des puissances \u00e9trang\u00e8res et, pour le dire, imaginaires, chant de l\u2019ab\u00eeme qui, une fois entendu, ouvrait dans chaque parole un ab\u00eeme et invitait fortement \u00e0 y dispara\u00eetre \u00bb.<br \/>\nLe chant des Sir\u00e8nes est surtout un chant qui r\u00e9sonne au-del\u00e0 du temps humain, dans un \u00ab temps-gouffre\u00bb. Lorsque Prospero r\u00eave d\u2019un \u00ab\u00a0nouveau th\u00e9\u00e2tre\u00a0\u00bb, il est bien conscient du prix \u00e0 payer :<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<em>Il y a une voix qui parle de moi,<\/em><br \/>\n<em>ensevelie parmi les voix <\/em><br \/>\n<em>dans moi, dans mon \u00e9coute, <\/em><br \/>\n<em>une voix qui dit : <\/em><br \/>\n<em>meure, qui dit, j\u2019ai peur. <\/em><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nL\u2019homme dispara\u00eet.<br \/>\nL\u2019\u0153uvre demeure \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la m\u00e9moire future.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\n<strong>Gianfranco Vinay <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Luciano  Berio nous a quitt\u00e9s le 26 mai 2003. Son \u0153uvre immense reste encore \u00e0  r\u00e9\u00e9couter, \u00e0 r\u00e9interroger, tant elle amplifie notre m\u00e9moire et bouscule  notre capacit\u00e9 d\u2019\u00e9coute. Du 10 au 24 mars, un cycle \u00ab\u00a0Berio\/Bach\u00a0\u00bb \u00e0 la  Cit\u00e9 de la musique comprenant neuf concerts et un forum, permettra  d\u2019entendre ces chefs-d\u2019\u0153uvre que sont <em>Sinfonia<\/em>, <em>Laborintus II<\/em>, <em>Corale<\/em>, <em>Coro<\/em>, ou les <em>Sequenze<\/em> pour instruments solistes. Gianfranco Vinay, musicologue et ma\u00eetre de  conf\u00e9rences \u00e0 Paris VIII, retrace le parcours de Luciano Berio en  soulignant les lignes de forces qui ont aimant\u00e9 son \u0153uvre, et tout  particuli\u00e8rement la place qu\u2019il donna \u00e0 la voix, au chant, \u00e0 la parole.<\/p>\n","protected":false},"author":86,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[10],"tags":[180,32,188,189],"class_list":["post-5321","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-grand-angle","tag-accents-n22","tag-luciano-berio","tag-omaggio-a-joyce","tag-passaggio"],"acf":[],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.6 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Le chant des sir\u00e8nes : Luciano Berio \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la m\u00e9moire future - Ensemble intercontemporain<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/www.ensembleintercontemporain.com\/en\/2004\/01\/le-chant-des-sirenes-luciano-berio-a-lecoute-de-la-memoire-future\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"en_US\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Le chant des sir\u00e8nes : Luciano Berio \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la m\u00e9moire future - Ensemble intercontemporain\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Luciano Berio nous a quitt\u00e9s le 26 mai 2003. 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