Jérémie Dufort : croire en ses rêves
Portrait
Il y a des musiciens qui suivent un chemin balisé. Et puis il y a ceux qui avancent par intuitions, rencontres et convictions profondes. Depuis les harmonies du nord de la France jusqu’aux grandes scènes internationales, Jérémie Dufort a construit un parcours à son image : ouvert, foisonnant, impossible à enfermer dans une seule case. Musicien d’orchestre, chambriste, pédagogue, amateur de jazz et défenseur de la création contemporaine, il rejoint aujourd’hui l’Ensemble intercontemporain comme soliste après en avoir longtemps partagé l’aventure de l’extérieur.
Les premiers pas de Jérémie Dufort dans l’univers de la musique ne relèvent absolument pas de l’évidence. Et c’est une litote. Dans la famille Dufort, on ne trouve pas l’ombre d’un musicien. Dans la petite ville de Frévent où il grandit, à mi-chemin entre Abbeville et Arras, il y a bien une école de musique, mais c’est surtout un réservoir pour l’harmonie municipale – après tout, nous sommes dans le Pas-de-Calais, où l’harmonie reste une véritable religion. Seulement, le petit Jérémie, lui, veut jouer de la harpe : « Pas évident pour défiler ! », admet-il lui-même aujourd’hui avec un petit sourire. Aussi lorsque, après deux ans de solfège et de flûte à bec, il doit choisir un instrument, le professeur auquel il fait part de son vœu part dans un grand éclat de rire, puis va chercher dans sa réserve un vieux saxhorn-basse (un petit tuba) : « Ça te plaît ? Aller, tu repars avec… », lui dit alors celui qui deviendra son premier professeur.
« Mon destin était scellé », se souvient Jérémie Dufort. « J’ai ensuite passé toute mon adolescence entre les cours d’instrument, les concerts d’harmonie ou d’ensemble de cuivres et les stages de musique. »
Un jour, l’orchestre de la Garde Républicaine vient jouer dans sa ville : c’est un choc ! « L’ouverture de Ruslan et Ludmilla de Glinka, Le Carnaval romain de Berlioz… par un des meilleurs orchestres d’harmonie au monde ! Je me rappelle m’être juré secrètement d’intégrer un jour cet orchestre. » Ce sera chose faite, une quinzaine d’années plus tard, en 2007.
Pas très loin de Frévent, à Doullens, il découvre également un jeune tubiste, François Thuillier, qui joue très souvent en soliste avec Andy Emler, Jean-Marie Machado ou avec le Steckar Tubapack. Ce nouvel univers musical, tourné vers le jazz et les musiques improvisées, est pour le jeune Jérémie Dufort une deuxième révélation.
Il s’intéresse également très tôt à la création contemporaine, suit l’actualité de l’Ircam et lit, déjà, « Accents », la publication de l’Ensemble intercontemporain — dans laquelle il découvre une photo de Gérard Buquet, alors soliste de l’EIC, jouant du tuba suspendu dans les airs avec des ailes d’ange.
« Chaque concert apportait sa dose de dopamine et de motivation. Je rêvais d’être musicien. Mais dans cette campagne, les conseillers d’orientation auxquels j’avais affaire me faisaient comprendre que ce n’était pas possible, ne bénéficiant pas d’un enseignement de conservatoire… »
Le bac en poche, il entame donc des études scientifiques à Lille, mais en profite pour pousser la porte du Conservatoire. Il entre ainsi dans la classe d’euphonium de Gabriel Capet. Désireux de combler un retard qu’il pense abyssal, le jeune homme s’inscrit dans toutes les classes possibles : écriture, jazz, histoire de la musique, culture musicale, analyse, musique de chambre…
Au bout de trois ans, il obtient son diplôme d’état de professeur de tuba, met un terme à ses études scientifiques et tente le concours d’entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. Le pari ? Devenir musicien d’orchestre. Afin de mettre toutes les chances de son côté, il poursuit l’euphonium avec Ivan Milhiet au CRR de Rouen et commence le tuba basse auprès de François Thuillier au CRR d’Amiens.

Deux ans plus tard, en 2001, le pari est réussi, et le voilà qui intègre la classe de Gérard Buquet (ce même Gérard Buquet qui l’avait fait rêver adolescent) au Conservatoire de Paris – où il suivra également les classes de musique de chambre et de jazz. « La rencontre avec Gérard a été déterminante. Son approche très différente du tuba (il nous demandait « d’accorder notre corps avant d’accorder l’instrument »), sa très large ouverture musicale, son énergie débordante et communicative, m’ont permis de me développer et de m’épanouir musicalement. Et si j’avais toujours été attiré par les sonorités nouvelles, les modes de jeu et les musiques mixtes, c’est lui qui m’a poussé vers la musique contemporaine.
Dès ma première année au Conservatoire de Paris, il m’a encouragé à me présenter au concours pour le poste de tubiste à l’Ensemble intercontemporain qu’il venait lui-même de libérer. Je n’en avais pourtant encore jamais vraiment ni étudié ni joué et j’avoue que, face à Pierre Boulez qui présidait le jury, je me suis trouvé un peu tétanisé. Si j’ai finalement échoué en finale, la vraie découverte a été celle de ce très vaste répertoire, que j’ai de surcroit trouvé très valorisant pour mon instrument. »
Ce premier échec (qui sera suivi de quelques autres : « J’ai raté beaucoup plus de concours que j’en ai réussis », avoue-t-il) ne l’empêche pas d’entamer une solide carrière qui l’emmène de la Musique des Gardiens de la Paix à l’orchestre de la Garde Républicaine en passant par l’orchestre de l’Opéra de Valence en Espagne, où il croise des chefs tels Zubin Mehta, Lorin Maazel ou Daniel Barenboim.
En parallèle de cette vie de musicien d’orchestre, il s’investit dans des projets chambriste et jazz : Paris Brass Quintet (quintette de cuivres réunissant la crème de la crème des solistes parisiens), Ensemble Dumka (une fanfare de chambre, à la croisée du classique, du jazz et des musiques traditionnelles).
Il se frotte également à la direction d’orchestre, notamment d’ensembles amateurs (il initie ainsi les musiciens de l’orchestre d’harmonie de Lille Fives à la pluridisciplinarité, au métissage des genres et à la musique contemporaine, créant des pièces de Yann Robin, Michael Wertmüller ou Françoise Choveaux).
Comme si cela ne suffisait pas, ce musicien multi-casquette compose : il écrit Mudanzas, suite de danses concertantes pour tuba et orchestre à cordes, créée avec l’orchestre de la Garde Républicaine, et plusieurs spectacles musicaux pédagogiques. Car la transmission est une autre grande affaire de sa vie : Jérémie Dufort est aujourd’hui professeur de musique de chambre au Conservatoire de Paris.

Depuis 2008, il est régulièrement appelé par l’Ensemble intercontemporain en tant que musicien supplémentaire, et participe ainsi à toutes les grandes productions de l’Ensemble, avec à la clef quelques créations magistrales de Yann Robin, David Hudry ou Unsuk Chin.
Lorsqu’en 2025, un nouveau concours est annoncé pour le poste si longtemps laissé libre de tubiste de l’EIC, il fait donc naturellement partie des favoris – se retrouvant en concurrence avec quelques-uns de ses anciens élèves, et même de ses étudiants actuels au Conservatoire de Paris.
Le programme est conséquent, alternant œuvres solistes contemporaines de Franco Donatoni ou Claude Ballif, pièces de répertoire de Vaughan Williams et Eugène Bozza, un mouvement d’une Suite de Bach et pléthore de traits d’orchestre contemporains. Se rappelant la maxime attribuée à Einstein, « La folie, c’est faire toujours la même chose et s’attendre à un résultat différent ! », il met toutes les chances de son côté.
« D’abord, j’ai fait de la place dans mon emploi du temps. J’ai refusé toutes les propositions de concert ou d’engagement au cours des six semaines précédant le concours. J’ai choisi de me limiter à 5 heures de tuba par jour afin de privilégier l’efficacité. J’ai aussi fait appel à Sandra Boyer, une coach qui m’a beaucoup aidé dans la préparation mentale et la gestion de mes émotions durant les épreuves du concours. Je lui suis infiniment redevable car elle m’a donné de véritables outils qui m’ont permis d’être à mon meilleur niveau.
C’est un aspect qui mériterait d’être beaucoup plus abordé dans la formation des étudiants et dans la préparation des concours. J’ai aussi fait appel à mes amis et collègues David Maillot, Tancrède Cymerman, Pierrick Fournes et Gérard Buquet qui m’ont écouté, conseillé, aidé et soutenu. Je suis convaincu que préparer un concours seul est une erreur. J’ai beaucoup appris sur moi et sur la préparation lors des épreuves et j’espère pouvoir transmettre à mes étudiants un peu de mon expérience. »

Le voilà donc qui intègre l’Ensemble intercontemporain, 24 ans après son premier essai : « Pour moi, c’est la concrétisation d’un rêve de gosse, l’opportunité d’être un acteur de la création musicale contemporaine, de participer à l’essor et au renouveau du répertoire de mon instrument en côtoyant les plus grands compositeurs. Aussi, le poste que j’ai remporté comprend des responsabilités de programmation de musique de chambre pour les cuivres et les percussions. Cet aspect me tient particulièrement à cœur, et ce sera l’occasion de faire le lien avec mon poste de professeur de musique de chambre au Conservatoire de Paris. Il y a sans doute des passerelles à construire. »
Jérémie Dufort aspire également à faire renaitre de ses cendres la formation regroupant les sept cuivres de l’Ensemble et deux percussions, qui a connu ses grandes heures dans les années 1990, créant tout un répertoire depuis un peu oublié (citons parmi d’autres Musique II de Philippe Manoury, The Metal Space de Peter Eötvös ou encore Richiamo de Ivan Fedele), faute d’un tubiste permanent, sans parler du répertoire pour quintette de cuivres auquel ont récemment contribué Bernhard Gander, John Zorn, Nina Šenk, George Aperghis. « J’attends avec impatience les rencontres, la vivacité, les chocs, l’électricité, être stimulé en permanence », conclut le tubiste dont la tête est déjà pleine de rêves d’œuvres solo ou de formats transdisciplinaires pour offrir des expériences publiques inédites. « Une utopie qu’il me faudra mûrir une fois en poste. »
Photos (de haut en bas) : 1 et 2 © Anne-Elise Grosbois / © Quentin Chevrier / © EIC
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