Mettre en scène “L’Annonce faite à Marie”.
Éclairage
À l’occasion de la reprise de L’Annonce faite à Marie de Philippe Leroux au Théâtre du Châtelet du 28 janvier au 3 février, la metteuse en scène Célie Pauthe revient sur sa vision scénique de cette œuvre traversée de tensions, de mémoire et de mystère. Entre paysages intérieurs et souffle dramatique, elle esquisse un espace où la musique, le texte et la lumière dialoguent intimement.
Redécouvrir L’Annonce faite à Marie à travers la musique de Philippe Leroux est un voyage doublement fascinant. Cette œuvre que Paul Claudel aura passé cinquante-six ans à remanier, qu’il aura (et qui l’aura) poursuivi(e) sa vie entière, est d’autant plus troublante qu’elle cultive les paradoxes, les tensions. Pour que se réalise un miracle, pour que s’accomplisse la volonté de Dieu, pour que Violaine ressuscite, le soir de Noël, le corps froid de la petite Aubaine, il y faudra toute l’impitoyable foi, l’impitoyable nécessité de sa sœur, la sombre et criminelle Mara. Comme l’écrit Elizabeth A. Frohlich, « Paul Claudel n’a jamais prétendu qu’être chrétien nous rendait bons. » Désir d’élévation et pulsions sauvages, chair et esprit, ciel et terre s’y livrent un corps à corps cherchant à faire synthèse, quête d’une vie, et d’une œuvre. À n’en pas douter il y est tout entier.
C’est en cela que la découverte de la musique de Philippe Leroux provoque un effet de vertige saisissant. Vive, tendue par l’action, constamment mouvante, surprenante, au présent de chaque infléchissement d’humeur ou d’âme, elle semble à la fois traversée de brèches par lesquelles s’infiltre une dilatation du temps, un jeu avec la mémoire. Mémoire des personnages glissants par moments dans des récitatifs à travers lesquels ils semblent se souvenir ; mémoire portée par l’apparition de chants grégoriens cristallins comme remontant du fond des âges ; mémoire enfin de Paul Claudel lui-même, dont la voix aussi mélodique que rocailleuse se mêle par moments à celles des interprètes.

La présence en creux de l’auteur dans la partition fait résonner l’œuvre entière d’une dimension à la fois introspective et chorale, propice au rêve scénique. Imaginer en effet que se noue un dialogue secret entre Claudel et ses six personnages, qu’il surnommait sa « poignée de locataires peuplant le sous-sol de [sa] conscience », ouvre une aire de jeu en abîme, aussi ludique que profonde.
L’Annonce faite à Marie est ancrée dans les paysages de l’enfance de Claudel, dans ce Tardenois natal, pays de labours, de cathédrales et de vents, et chaque acte est construit au rythme des saisons. Il m’a donc semblé important que les paysages soient du voyage, comme autant de réminiscences filtrées par la mémoire, remémorations en noir et blanc des lumières, souffles, sensations ; et à la fois permanence de ce qui demeure. Pour la scénographie, nous nous sommes beaucoup inspirés d’une artiste américaine, Sally Mann, dont l’œuvre photographique consacrée à la nature est empreinte d’une grande picturalité, proche de la gravure, laissant transparaître la trace de la « révélation » de l’image. Dans les plans que nous avons filmé à travers le Tardenois, nous avons recherché les percées de lumières, leur conflit avec des masses d’ombre, nous avons joué avec le soleil et ses éclipses, en résonance avec la dualité à l’œuvre dans la pièce, comme au sein de chaque personnage.
Propos recueillis par Jérémie Szpirglas
Photos (de haut en bas) : DR / © Martin Argyroglo
Share