See menu

Les mythologies de Philippe Schoeller.

Grand Angle By Jéremie Szpirglas, le 30/03/2026


Avec Sirènes, sa création au programme du concert « In Between Spaces » le 24 avril à la Cité de la musique, Philippe Schoeller plonge à nouveau dans un territoire qui lui est familier : celui des mythes. Mais ici, pas de récit figé mais plutôt des forces en circulation, qui alimentent une musique entre mémoire et invention.



Il y a chez Philippe Schoeller une forme de fascination pour les temps anciens, ceux des origines : l’archaios en grec ancien. Un concept clef pour le compositeur français, comme en témoignent certains de ses titres (Archaos, 2004, suivi deux ans plus tard d’Archaos Infinita) – d’où son recours à certains instruments anciens, ou son travail de la voix comme matière brute. Paradoxalement, cette fascination pour cet archaios est parfois aussi une science-fiction – les deux relevant au reste d’une même démarche de réinvention d’une mythologie (rappelons ici que 2001 l’Odyssée de l’espace, œuvre de science-fiction par excellence, est au moins autant la projection d’un possible qu’une cosmogonie) —, comme dans son projet d’opéra spatial Esstal encore en cours de composition.

Même lorsqu’il s’empare, dans Operspectiv Hölderlin, de l’œuvre du poète allemand, c’est parce que celui-ci, ayant perdu la raison, « est comme un enfant ». Selon Schoeller, « il n’y a chez lui nulle volonté de déconstruire quoi que ce soit : il remonte plutôt vers l’origine de l’alphabet. Son hôte arrivait, il lui écrivait un poème et le signait, en 1946 ou en 1402, indifféremment. »
Une bonne moitié au moins de son catalogue fait ainsi référence, de près ou de loin, aux mythologies ou civilisations de l’Antiquité : égyptienne, hindoue, judéo-chrétienne… Mais celle qui domine, et que l’on retrouve aujourd’hui encore avec Sirènes, commande que l’Ensemble intercontemporain créera dans le cadre de la soirée In Between Spaces le 24 avril prochain, c’est indubitablement la mythologie grecque.

La série commence dès 1988, avec Iris pour orchestre, évocation de la messagère des Dieux dont les pieds gracieux traversant le ciel laissaient selon les anciens un arc-en-ciel dans son sillage — et qui, par extension, a donné son nom à une fleur et à la couronne de couleur autour de la pupille. Plus tard, toujours pour grand orchestre, Philippe Schoeller consacrera un concerto pour harpe et orchestre (créé par Frédérique Cambreling sous la direction de David Robertson en 2002) à Hêlios, le soleil personnifié, et sa première symphonie à Zeus, le dieu des dieux (2003).

Couleurs chatoyantes, atmosphères enveloppantes et sensuelles… l’orchestre, manifestement, porte en lui une capacité démiurgique à nulle autre pareille aux yeux du compositeur. Schoeller semble y malaxer l’argile sonore pour en faire émerger les formes fugitives potentielles qu’elle suggère. Mais cette association n’est nullement systématique : une pièce comme Gaïa (1999) est ainsi, malgré son titre, destinée à une flute seule — flûte que l’on retrouvera en 2017 dans Gaïa-Sun entourée d’un trio à cordes ainsi que d’une généreuse électronique, déclenchée à l’envi par le public via une appli sur smartphone.

Philippe Schoeller, qui a suivi les cours de Iannis Xenakis à l’École des hautes études, a également souvent recours aux ensembles de percussions dans ses pièces aux titres hellénisants (Cosmos en 1998, ou Archaos et Archaos Infinita, déjà cités) — même si le percussif y est souvent fondu en des nappes enveloppantes et hypnotisantes.


Sauf peut-être dans la fable symphonique avec récitant Alcyon (2002) – oiseau fabuleux qui, selon la légende, faisait son nid en mer – ou la troublante Hydre de Lerne destinée à l’Ensemble vocal Muzicatreize en 2024, les figures mythologiques sont plus une porte ouverte, un catalyseur de l’imaginaire – ainsi de Nemesis s’inspirant en 2024 d’un texte de Cocteau –, qu’un véritable programme. Ou alors le vecteur d’une dynamique musicale au sein d’un ensemble.

C’est indubitablement le cas des deux dernières partitions que le compositeur a destinées à l’Ensemble intercontemporain : Hermès V, dédiée en 2017 à ce « dieu extraordinaire, carrefour de tout ce qu’il gouverne ». Et aujourd’hui Sirènes, pour deux bassons et ensemble. Les sirènes : « ces chimères, mi-femmes, mi-oiseaux, mi-poissons », dont le chant résonne dans l’éternité « À l’origine », nous dit Philippe Schoeller, « les hommes de mer, aimantés pat les accents magiques de leur chant, de leurs lyres ou de leurs flûtes, sombraient d’abord dans un chaos d’orientation – ils perdaient le nord. Alors les vaisseaux fracassés sur les récifs, alors les explorateurs et marins, dévorés par ces créatures. Les sirènes, musiciennes exceptionnellement douées, envoûtaient et enchantaient les navigateurs. C’est là, aujourd’hui, en 2026 après J.C., le sens le plus commun du mot « sirène ».

Dans une pensée qui rejoint parfaitement l’esprit de ce concert In Between Spaces, Schoeller divise ici bassons solistes et ensembles en deux, dans une « scénographie en miroir, l’un à jardin l’autre à cour ». Une symétrie dans laquelle il voit « deux sortes d’énergie » dont la confrontation fait naitre le chant, un « nouveau lyrisme ».

« Sirènes plonge dans ce genre ancien, l’Opéra, générant au passage des images et construisant un texte de langages multiples. Les chants des Sirènes sont six milles langues simultanées. À chacun d’écouter et d’entendre ce qu’il attend du monde. »
Une genèse, en même temps que l’horizon d’un avenir.

 

 

Photos (de haut en bas) : © Franck Ferville ; © EIC