See menu

« Entre le langage et quelque chose qui le précède. » Entretien avec Yeree Suh, soprano.

Entretien, Uncategorized By Jéremie Szpirglas, le 12/03/2026


Le 26 mars à la Philharmonie de Paris, Yeree Suh rejoindra les solistes de l’Ensemble intercontemporain pour célébrer les 70 ans de Luca Francesconi avec Etymo. Dans cette œuvre de 1994 mêlant électronique et fragments de textes de Baudelaire, la voix ne domine pas : elle s’inscrit dans la texture sonore, entre souffle, matière et précision extrême. La soprano évoque son approche de cette partition exigeante et sa manière d’y faire entendre une voix à la frontière du langage.

Voilà plusieurs années que vous collaborez avec l’Ensemble intercontemporain. En quoi cette expérience se distingue-t-elle de la collaboration avec d’autres ensembles ? Est-ce que le fait que l’EIC ait déjà interprété plusieurs fois Etymo de Luca Francesconi change la donne ?
Collaborer avec l’Ensemble intercontemporain est toujours une expérience enrichissante. On y côtoie un groupe de solistes exceptionnels qui mettent consciemment leur responsabilité artistique individuelle au service de l’ensemble. C’est précisément ce qui lui confère son extraordinaire précision et sa vitalité. La musique est réfléchie et constamment questionnée ensemble – en termes de forme, de temps, de flux d’énergie et d’équilibre sonore. En tant que chanteuse, ma voix est une composante à part entière de la structure sonore et non – comme c’est généralement le cas – une voix « soliste » occupant le devant de la scène et « simplement accompagnée ».
Cette manière de faire de la musique convient parfaitement à une œuvre comme Etymo, car la partie que je chante est intimement liée à la structure globale de la musique et constitue plus un prolongement de l’instrumentation qu’une partie « soliste » au sens traditionnel du terme.

Quel regard portez-vous sur l’œuvre de Luca Francesconi de manière générale ?
Je la connais depuis de nombreuses années et je ressens une profonde affinité avec son langage musical. J’ai le sentiment que sa musique oscille souvent entre sémantique et pulsion sonore, entre le langage et quelque chose qui le précède, ce qui confère à la voix un rôle particulier.


Ce sera la première fois que vous chanterez Etymo : comment abordez-vous une nouvelle œuvre comme celle-ci ?
Tout commence par une longue étude silencieuse de la partition, une phase durant laquelle j’évite autant que possible d’écouter les éventuels enregistrements existants afin de ne pas formater prématurément ma propre vision sonore. Les notices d’œuvre me sont utiles, mais restent des informations contextuelles. La communication directe avec la compositrice ou le compositeur est précieuse, non seulement pour les conseils d’interprétation qu’il ou elle pourra me dispenser, mais aussi pour mieux comprendre l’idée esthétique et conceptuelle de l’œuvre.


Quels sont les principaux défis que vous avez identifiés concernant l’interprétation d’Etymo, une œuvre avec électronique dans laquelle Luca Francesconi met des fragments baudelairiens au service du discours musical ?
Dans Etymo, l’accent est mis moins sur le chant tel qu’on l’entend habituellement, que sur l’incarnation, dans l’instant, de la production sonore. Les stratégies expressives usuelles peuvent ainsi constituer ici un obstacle.
Sur le plan technique, les registres extrêmes, les variations subtiles d’intonation et la finesse rythmique s’avèrent très exigeantes. À cela s’ajoutent la fragmentation partielle des vers de Charles Baudelaire en syllabes isolées et la répétition de sons au timbre quasi instrumental, qui requièrent une attention de tous les instants pour très précisément s’intégrer au tout sonore.

 

Etymo (extrait) de Luca Francesconi

 

Photo © Marco Borggreve