See menu

Un festival engagé. Entretien avec Mikel Urquiza, compositeur.

Entretien By Jéremie Szpirglas, le 24/02/2026

Les 7 et 8 mars, les solistes de l’Ensemble intercontemporain seront à Clermont-Ferrand et dans ses environs dans le cadre du Festival Musiques Démesurées, où ils retrouveront le compositeur Mikel Urquiza. Compositeur associé de ce festival très original en 2025, il en assure cette année la programmation artistique autour du thème « Femme, Vie, Liberté », devenu symbole d’un vaste mouvement de contestation en Iran.

La programmation est-elle un domaine qui vous intéresse depuis longtemps ? Comment l’abordez-vous ? Quelle complémentarité y voyez-vous avec le métier de compositeur ?
J’y suis arrivé tout doucement… Pendant mes années de doctorat, j’ai eu un budget de production, que j’ai employé pour mes propres projets, mais aussi pour organiser des concerts où j’ai fait jouer des pièces d’autres compositrices et compositeurs, en lien avec mon sujet de thèse (« Musique retrouvée : la mémoire à l’œuvre dans la composition musicale »). Sans m’en rendre compte, j’étais déjà en train de programmer. Plus tard, j’ai eu envie d’en refaire professionnellement.
Programmer recoupe beaucoup des problématiques de la composition, à commencer par l’agencement de sons dans un espace et par rapport à certaines contraintes ; pour quelqu’un comme moi, qui cite beaucoup d’autres musiques, le passage était naturel. Un autre point commun est la nécessité de parler et d’écrire sur la musique : ces compétences sont tout aussi nécessaires pour programmer.


De quelle manière l’histoire et les lieux du festival ont-ils pesé dans vos choix de programmation ?
La majorité des concerts se tiennent à Clermont-Ferrand. La ville est le principal soutien économique du festival, aux côtés du Ministère de la Culture. Mais une ville est un ensemble de lieux, qui ont des caractéristiques et des potentialités précieuses ; j’ai eu la chance d’avoir été compositeur associé au festival avant de le programmer, ce qui m’a permis de mieux anticiper ces questions – mais je me laisse aussi conseiller par l’équipe, car les personnes qui habitent un territoire ont un regard plus juste sur ces questions.
L’idée est de se frotter à des publics différents en allant là où ils se trouvent. Dans cette même démarche, on prévoit un concert de l’EIC au Creux de L’Enfer, un centre d’art contemporain situé à 40 kilomètres de Clermont-Ferrand (photo ci-dessous)) et une tournée à vélo du percussionniste Maxime Echardour, qui passera par de nombreuses écoles avec son spectacle solo Le tourneur de sons
.

Vous avez choisi comme thème du festival le slogan « Femme, Vie, Liberté ».
Je l’ai choisi bien avant les événements tragiques des dernières semaines, mais il me semble plus nécessaire encore de parler de l’Iran aujourd’hui : plusieurs compositrices iraniennes qui vivent à l’étranger font part de leur peur, et nous avons eu du mal à recevoir des réponses de celles qui y habitent, en raison de la coupure de l’internet iranien. Les images qui nous parviennent malgré la censure sont atroces.
Si ce thème irrigue par son esprit toute la programmation, ce n’est pas uniquement à travers la musique iranienne. J’ai voulu donner son poids à chaque mot (Femme, Vie, Liberté), pour imaginer une programmation riche en compositrices (l’EIC jouera uniquement des pièces écrites par des femmes), qui interroge notre rapport au vivant et revendique la liberté d’expression.


Comment le programme des concerts de l’EIC s’inscrit-il dans cette programmation ?
Nous sommes partis sur la base d’un concert donné par l’EIC à la Philharmonie l’an passé. Intitulé Wild, ce programme pour flûte et trio à cordes comprenait exclusivement des pièces écrites par des compositrices, dont les Danses douces de Claire-Mélanie Sinnhuber et Scène VI de Sofia Avramidou (extrait ci-dessous), que les solistes rejoueront dans le cadre du Festival. Ça coulait de source ! Mais je trouvais que le programme serait plus varié avec des percussions à la place de l’alto, ce qui a permis d’incorporer Lost Wind, très belle pièce de Golfam Khayam (vidéo ci-dessous)  et Mono-drum, spectaculaire solo pour grosse caisse d’Agata Zubel (photo ci-dessus). Le grand moment du concert sera néanmoins la création de la commande que nous avons passée à Sophia Chambon : Langages étouffés, pour flûte, violon, violoncelle et percussions. Il me semble que donner la parole à une jeune compositrice, c’est miser symboliquement à la fois sur les femmes, sur la vie, et sur la liberté.

Photos (de haut en bas) : © Rui Camilo / © Vincent Blesbois / ©  Łukasz Rajchert