Se comprendre malgré tout. Entretien avec Sophia Chambon, compositrice.
Entretien
Il y a des rêves qui commencent très tôt, assise dans une salle de concert. Pour Sophia Chambon, entendre l’Ensemble intercontemporain quand elle était collégienne à Paris faisait déjà naître une idée un peu folle : écrire un jour pour ces musiciens-là. Quelques années plus tard, la voici au programme du Festival Musiques Démesurées les 7 et 8 mars avec Langages étouffés, une création pour flûte, violon, violoncelle et percussion. Entre la Finlande et la France, entre écriture rigoureuse et recherche sonore, elle revient sur ce qui nourrit sa musique : l’écoute, la respiration et le désir — obstiné — de faire dialoguer des voix différentes.
Sophia, votre musique a été jouée par l’EIC dans le cadre des concerts « Émergences » : quel est l’intérêt de ces sessions dans une formation de compositrice ?
C’est peut-être l’occasion de dire, ici, que l’EIC a eu une grande influence sur mon devenir de compositrice. Lorsque j’étais collégienne à Paris, j’allais aux concerts de l’EIC, qui m’ont souvent beaucoup inspiré, au point que la possibilité de composer un jour pour cet ensemble me faisait déjà rêver. Pour les étudiants du Conservatoire de Paris, les concerts « Émergences » (photo ci-dessous) revêtent une importance capitale. L’EIC est l’ensemble de musique contemporaine le plus doué et expérimenté au monde, de sorte que la compositrice n’a pas besoin de se demander si les musiciens savent jouer sa musique. Au contraire, elle sait que, si ces musiciens ne peuvent pas jouer un passage, le problème est sans doute à chercher du côté de la composition ! Le contact très positif avec les musicien.ne.s est aussi précieux.
Vous êtes passée par l’Académie Sibelius d’Helsinki avant d’intégrer le Conservatoire de Paris : quelles sont les principales caractéristiques de chaque cursus ? De quelle manière se complètent-ils ?
À l’Académie Sibelius, on insiste beaucoup sur l’écriture ainsi que sur l’étude et la compréhension de l’histoire de la musique. Au Conservatoire de Paris, j’ai le sentiment que l’on dépasse cette dimension : la composition est enseignée en tant que processus créatif. Le cursus au Conservatoire laisse aussi beaucoup de temps libre pour composer, ce que j’apprécie énormément ! Les nouvelles technologies sont présentes des deux côtés : en Finlande, le tronc commun, obligatoire pour les compositeurs, ne dure qu’un an. Ouvert aussi aux étudiants en technologies de la musique et à ceux des autres disciplines susceptibles d’être intéressés, il nous donne surtout des pistes pour approfondir les sujets par nous-mêmes. Le cas échéant, si un.e étudiant.e souhaite se spécialiser dans les nouvelles technologies, libre à lui.elle de prendre autant de cours supplémentaires que nécessaire. En France, la classe de nouvelles technologies n’est destinée qu’aux compositeur.ice.s. Nous occupant une journée par semaine pendant deux ans il se décline en une partie théorique, et une autre partie qui permet de se familiariser avec le répertoire de musique mixte et électronique des XXème et XXIème siècles. On passe beaucoup de temps à apprendre à manipuler des logiciels comme Reaper ou Max MSP, ce qui nous permet directement de composer et de créer une pièce par an.

Ce parcours est-il avant tout dicté par votre double nationalité ou avez-vous envisagé d’étudier autre part ?
À la fin du lycée, j’habitais en Finlande et j’avais déjà étudié la composition pendant deux ans au département Junior de l’Académie Sibelius. Il m’a alors semblé plus naturel de poursuivre ma formation en Finlande – ce d’autant plus que c’était la première année de la crise de la Covid : passer le concours d’entrée de l’Académie Sibelius était donc plus simple puisque je n’avais pas besoin de me déplacer. À la fin de ma licence, j’ai senti le besoin d’élargir mes horizons. J’hésitais entre un Erasmus en Allemagne, en Autriche ou en France. Finalement, la France l’a emporté, pas particulièrement à cause de ma double nationalité, mais plutôt en raison de l’enseignement proposé, et parce que j’espérais pouvoir y faire mon deuxième cycle de composition.
Vous êtes également pianiste, spécialiste de l’accompagnement de Lieder : de quelle manière cette facette d’interprète nourrit-elle votre travail de compositrice ?
Cela m’apprend à me détacher davantage de la partition écrite et à garder activement en tête que la musique est composée pour des êtres vivants qui vont travailler les partitions. J’ai ainsi tendance à penser du point de vue des musiciens : quelles notations sont claires et lesquelles sont superflues. Si un.e musicien.ne passe une heure à répéter une mesure, est-ce à cause de son contenu musical ou à cause d’une notation qu’il aurait fallu simplifier pour un même résultat sonore ? Travailler avec des chanteur.se.s me fait beaucoup penser au rôle de la respiration en musique, à la penser comme un organisme vivant, et respirant. C’est une idée que je garde en tête quand je compose : comment faire vivre la musique que je compose au-delà de la partition.

Votre nouvelle œuvre en création dans le cadre du Festival Musiques Démesurées s’intitule Langages étouffés. Pourquoi ce titre ?
Chaque instrumentiste du quatuor joue d’un instrument différent, appartenant en tout à trois familles d’instruments : flûte, violon, violoncelle et percussion. De ce point de vue, chaque instrument parle un langage différent, mais n’en ont pas moins la volonté commune de se comprendre. Ils tentent désespérément de trouver une façon de parler aux autres, donc de jouer ensemble, même s’ils n’ont pas les mêmes sonorités, ni les mêmes idiomes ou les mêmes modes de jeu. Au début de la pièce, c’est seulement au moyen des sons étouffés qu’ils parviennent à s’entendre et, in fine, à se comprendre les uns les autres. Pour moi, il y a là, aussi, une métaphore des difficultés de communication à l’échelle de la société.
Ces sons étouffés, très proches du silence, apportent aussi un élément théâtral. Les instruments essaient de jouer des sons quasiment inaudibles avec une intensité maximale, ce qui dégage une grande intensité scénique – par exemple lorsque le violon essaye de jouer fortissimo sur l’éclisse (le côté) de l’instrument. De même, le jeu de percussion se fait, à une exception près, exclusivement avec les mains, ce qui lui donne une dimension tactile au discours, à la fois musical et visuel.
Photos (de haut en bas) : © Juliette Ménard / © Anne-Elise Grosbois / © Sophia Chambon
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